La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

lundi 29 octobre 2012

Khonsou et Thot [Égypte]

Khonsou le voyageur

Fils du dieu dynastique Amon et de Mout, le dieu-lune Khonsou faisait partie de l’une des plus importantes triades honorée à Thèbes. Son nom dérive d’un verbe qui exprime la notion de déplacement : il est "celui qui traverse" et décrit le mouvement de la lune dans le ciel. Ainsi, Khonsou était qualifié de "Voyageur".

Les premières mentions du dieu-lune font de lui un dieu violent qui "abat les seigneurs et leur coupe le cou" pour les vider de "ce qui est à l’intérieur de leur corps" (Textes des Pyramides). Au Moyen Empire, une autre formule des Sarcophages insiste sur le caractère dangereux de Khonsou, "dont on doit se protéger", car il est "celui qui envoie le courroux, celui qui enflamme les cœurs", comme il l’affirme lui-même.

Khonsou se manifeste sous des aspects différents, montrant diverses facettes de son pouvoir, selon les multiples épithètes qui lui sont accolées : neferhotep, dont le nom souligne la clémence, pa-ir-sekherou, "celui qui accomplit les desseins" ou "celui qui fixe le sort", épithètes qui induisent également des considérations hiérarchiques, le premier étant reconnu comme le "grand", le second comme le "petit Khonsou". Une troisième désignation, oun-nekhenou, le personnifiant comme "celui qui est éternellement jeune". D’autres inscriptions le nomment tour à tour "l’enfant", le "sauveur" ou "l’emmailloté" et diverses formes syncrétiques le lient par exemple à Thot, Iâh, Rê ou Chou.

En tant que dieu lunaire, Khonsou peut assumer la plupart des fonctions de Thot, en particulier celle de comptable du temps et de dispensateur de la durée de vie ; il est aussi juge, vizir et magicien.
Le temple de Khonsou (Karnak) offre un panorama presque complet de l’iconographie du dieu thébain : comme un homme hiéracocéphale (divinité anthropomorphe ou, plus rarement, d’un sphinx à tête de faucon), coiffé du disque et du croissant lunaires ornés d’un grand uræus (image du cobra prêt à l’attaque), il peut prendre aussi l’aspect d’un dieu-enfant momiforme, assis sur un trône et tenant un sceptre composite ; couronné du même emblème lunaire, il porte alors la tresse de l’enfance, un diadème royal et un collier rituel (menat), mais aussi celle de Khonsou-Thot qui peut être hiéracocéphale ou ibiocéphale (à tête d’ibis) ; le même Khonsou-Thot peut encore apparaître sous les traits d’un petit enfant suçant son doigt ou ceux d’un babouin tenant un œil-oudjat (l’œil fardé égyptien, symbole de plénitude physique).

Thot le scribe

Figure majeure du panthéon égyptien, que les Grecs identifièrent à Hermès, Thot est le plus important des dieux lunaires. Magicien, il a la chance de se dédoubler, voire se multiplier : s’il personnifie l’astre, il en est aussi le gardien, le protecteur, éventuellement aussi l’adversaire. Dieu-ibis, vénéré jusqu’en Nubie, il fut surtout le seigneur d’Hermopolis, cité située près du delta du Nil.
Thot se serait-il autofécondé ? D’après les Textes des Pyramides, il n’a pas de mère. Il est cependant formellement identifié à la lune, succédant à Rê pour dispenser la lumière, coiffé du croissant, dont la courbe évoque celle du bec de l’ibis, et du disque de la pleine lune.
La lune était assimilée à l’œil d’Horus : les mutilations d'Horus symbolisaient sa phase décroissante tandis que le remplissage de l’œil correspondait à sa phase croissante et au remembrement d'Horus (remplissage équivalant à la plénitude dont on parle plus haut sous le terme d’œil-oudjat).


Iâh-Thot ibiocéphale couronné du disque et du croissant lunaires recevant la pleine
lune sous la forme de l’œil-oudjat que lui tend un babouin qualifié de seigneur
de l’éternité (d’après une stèle du musée de Turin)
Thot, le savant par excellence, est d’abord un calculateur habile, maître du calcul du temps et de ses divisions en années, mois, jours, heures et minutes, mais également "celui-qui-compte-le-temps-de-vie". Porteur du destin individuel des hommes, il fut le "seigneur du calame et des paroles divines", le maître des écrits, de la force créatrice et la manifestation même du verbe créateur.


Redoutable magicien, le dieu-lune est aussi un dieu de l’ordre et de la mesure, assume un rôle important dans la fondation des temples, architecte et maçon à l’occasion avec Sechat, (reconnue comme la déesse de l’écriture, protectrice des bibliothèques). Greffier divin (il enregistre le résultat de la pesée du cœur du défunt), il jour aussi le rôle de médiateur dans le conflit qui oppose Horus à son oncle Seth. Il prescrit, il parlemente et réglemente…
L’aura de mystère entourant l’œuvre de Thot (dont le conte démotique de Satni évoque l’existence) est celle qui baignera la philosophie hermétique lorsque le dieu "trois fois grand" sera devenu Hermès Trismégiste.
Quelle que soit l’époque, les représentations de Thot se limitent en général à trois types : le plus souvent, il est figuré comme un homme ibiocéphale ou d’aspect entièrement zoomorphe, sous la forme d’un ibis ou d’un babouin assis. Les entités syncrétiques qui voient Thot se fondre avec Iâh ou Khonsou mêlent les éléments iconographiques appartenant à l’un ou l’autre dieu.

texte adapté de : L'Egypte ancienne et ses dieux - dictionnaire illustré, Jean-Pierre Corteggiani éditions Fayard, 2007

vendredi 19 octobre 2012

Histoires d'une image, Nicolas Bouvier [éditions Zoé, 2001]

De 1992 à 1997, Nicolas Bouvier (1929-1998) a tenu une rubrique dans le Temps stratégique, revue paraissant à Genève, où il proposait une illustration tirée de son vaste fonds iconographique et en faisait le sujet d'une histoire. "Un jour de novembre 1997, nous dit l'éditrice, il est entré sans bruit aux éditions et m'a silencieusement tendu une liasse : c'était les vingt-huit textes parus. Il n'en écrirait plus et souhaitait qu'un livre les réunisse."

UNE LUNE PARMI TANT D'AUTRES (extrait)


 — Vous en demandez trop. Vous voulez donc la lune ? 

Chaque travailleur indépendant qui facture honnê­tement son dû connaît cette ritournelle. À laquelle il faut répondre : « Oui, la lune, et même le petit homme qu'on voit dedans. »
Un jour peut-être cette question, faite pour nous humilier et nous laisser à quia, deviendra-t-elle simple appel téléphonique par satellite, où il s'agira d'indiquer — aérolithes exigent — le cratère de votre correspondant à une téléphoniste dont la permanente remontera à son dernier congé sur terre et sera renouvelée au prochain...

Vouloir la lune ! Qui, de Pythagore à Cyrano de Bergerac, de Jules Verne à l'incorrigible Apollinaire célébrant cette compagne vaine de son cul et Armstrong dont la raison a vacillé pour avoir mis le pied dessus, n'a voulu la lune ? Cet astre qui pêche à la ligne nos marées, le sang des femmes, fait surgir champignons et fougères, et monter les abois des loups-garous. Cette lune qui paraît parfois si lourde dans le ciel qui la roule, et dont cependant l'attrac­tion tempère un peu les dures lois de Newton et nous rend — quel bienfait — un peu plus légers.

Et si cette lune, tantôt citrouille rousse, tantôt fau­cille ou rognure d'ongle, mais que nous croyons fidèle, se lassait déjouer les seconds rôles, d'être tou­jours reléguée derrière la forêt, le Taj Mahal, la che­minée d'usine ou les mâtures à peine balancées des grands voiliers à l'ancre, et quittait son orbite pour aller chercher fortune ailleurs, vers une planète sans perspective qui lui permette l'avant-scène au moins une fois par révolution ?

Alors quel vide dans ce ciel sans luminaire, quel deuil dans notre firmament mental : la moitié de nos religions et de nos « arts libéraux » disparaî­traient sans crier gare, les amants manqueraient leurs rendez-vous nocturnes pour s'époumoner en courses obscures et vaines, le chœur des grenouilles d'Aristophane et les Pierrots lunaires pointeraient au chômage, les peintres chinois avaleraient leurs pinceaux, l'islam en serait réduit à changer sa ban­nière, et les boulangers, de Vienne à Vancouver, à brader leurs croissants. Mieux vaut n'y pas penser.

Pour vous rassurer, j'ai choisi une image où la lune n'est pas près de nous quitter. Il s'agit d'une figure de tarot, peinte et dorée sur vélin, d'un travail pro­bablement vénitien du début du xve siècle. Alors le tarot ne servait ni au jeu, ni à la cartomancie, née bien plus tard, mais constituait un ensemble d'em­blèmes ésotériques dont l'interprétation était l'af­faire de quelques initiés. Les princes italiens, plus tard allemands, raffolaient de cette emblématique. Ils commandaient selon leur fantaisie des jeux aujourd'hui rarissimes - vénerie, musique, mytholo­gie à des ateliers aussi connus que ceux de Konrad Witz, et les interrogeaient, par mage interposé, avant de conclure mariage ou de s'armer pour partir en campagne.
[…]

Biblio : éditions ZOE

mercredi 10 octobre 2012

Les 7 types en or : Paul Bourgoignie [1915-1995]

Paul Bourgoignie (photo Etienne Lecomte)
Ce personnage discret […] est peut-être le moins cité des surréalistes belges.
…/…
Si l'on retrouve son nom au bas de l'un ou l'autre manifeste et dans quelques numéros de revues, sa bibliographie est peu abondante, ses apparitions rares et sa parole quelque peu voilée.
…/…
En dehors de quoi, Paul Bourgoignie paraît être, comme plusieurs autres auteurs, un cas assez significatif de fidélité et d'éclectisme conjugués. Sans qu'il cesse d'affirmer très clairement son appartenance au groupe surréaliste, en effet, on trouvera son nom - et bien davantage : sa participation active – dans diverses composantes de la «Belgique Sauvage», appellation inventée en 1971 par la revue Phantomas. Ainsi Bourgoignie participera-t-il très régulièrement aux activités de Phantomas (au point d'en être sacré « type en or » en 1969), au Daily Bul et à diverses publications.

Joseph Noiret, dans son texte publié dans La Belgique sauvage, cite Paul Bourgoignie à plusieurs reprises : d’abord, comme faisant partie, dès 1947, du surréalisme-révolutionnaire en Belgique, puis du mouvement COBRA, formé fin 1948 et qui se dissoudra volontairement en 1951. En dehors de son activité poétique, Paul Bourgoignie était architecte, mais exerça sa profession de dessinateur au service des autres.
…/…
Une part importante des textes de Paul Bourgoignie antérieurs à 1979 a été reprise dans La brouette aux longs-courts ; ainsi y retrouve-t-on, moyennant quelques mises au point, la quasi-intégralité de Moroses Mots Roses (1968), de Lettres en jeux / Jeux de l'être (1969), et des Lettres de mon moulin /Exercice des lettres pour petites polices (1971) et de nombreux textes publiés en revue.

La brouette aux longs-courts reprend aussi bien des proses poétiques (dans une ligne assez semblable à celle de Marcel Lecomte) que des poèmes strictement surréalistes, des pseudo-aphorismes, des jeux de mots, des notations qui tiennent de la page de journal, des notes de lecture, des textes théoriques, etc.

On complètera la connaissance de Paul Bourgoignie par l'article sur Les Lèvres Nues (dans La Belgique Sauvage). Ce texte paraît particulièrement important pour situer et comprendre la trajectoire qui a été évoquée au début de cet article. Bourgoignie y écrit notamment : «L'expérience surréaliste en Belgique s'est servie de publications multiples ; il y eut des revues, des tracts et des livres. S'il est possible d'en dégager des caractères qui les ramènent à des traits fondamentaux communs, cela dépendra moins d'une relativement courte période où il y eut un groupe constitué se concertant que d'un attachement à la rigueur accordée aux relations entre pensée et action de la part de leurs animateurs ».

Une autre clé, plus énigmatique et plus intime à la fois, se trouve dans un long texte, sous forme de lettre à Théodore Koenig, datée du 6 décembre 1968, repris dans La brouette aux longs-courts après avoir été publié dans le numéro 94-98 de Phantomas. Sous le titre «Parlez-moi de vos lectures», Bourgoignie produit un pêle-mêle littéraire où se retrouvent à la fois Amenophis, le Daily-Bul, les Mémoires d'Hadrien, Mariën, Broodthaers, Sade, l'Almanach du Père Sirius, le journal Spirou, Marivaux, l'Abbé de Choisy, la princesse Palatine, San Antonio, G.H. Hall (un auteur policier publié par le Fleuve Noir), E.V. Cunningham, etc. Étonnante coupe de la mémoire!

Ne lisons-nous pas tous autant que nous sommes, ce que nous indiquent des amis lorsque leurs goûts, ou quelques côtés particulièrement fins de leur personnalité ont fait que nous y soyons attentifs ou intéressés ? Cela va souvent plus loin que la simple curiosité. Le titre d'un livre suggéré par l'un ou l'autre de ces amis-là, plus que retenu, nous aura mis l'eau à la bouche. Nougé, Scutenaire, Lecomte et d'autres m'ont fait rencontrer des auteurs dont nulle revue ne parle plus, qui m'ont ravi.

Nougé, Lecomte, Scutenaire : ces trois aînés, figures essentielles du surréalisme bruxellois, ont contribué à former la sensibilité de Paul Bourgoignie - et sans doute, une certaine raréfaction de l'air qu'il s'est toujours plu à respirer ; pour parler vite, on pourrait dire qu'on retrouve chez Bourgoignie la rigueur hautaine de Nougé, la minutie bouleversée de Lecomte et la dérision fulgurante de Scutenaire.

Aucune bibliographie systématique ne semble avoir été faite de l'œuvre de Paul Bourgoignie ; on en est réduit, ainsi, à consulter ses propres collections et souvenirs.

Il reste à parcourir une œuvre dont la partie la mieux émergée se retrouve dans La brouette aux longs-courts […] Quelques textes en prose, d'abord, où s'inscrit, depuis les Illuminations, une des meilleures parts de la sensibilité contemporaine. En Belgique, Marcel Lecomte y a excellé, marquant de son influence le mouvement surréaliste tout entier, et bien au-delà. Le ton particulier qu'y apporte Bourgoignie est celui d'une sentimentalité extrême tempérée par la dérision -le coup de pied que se donne immanquablement Charlie Chaplin - et l'attention portée aux détails les plus intimes de la vie quotidienne.

Les poèmes de Paul Bourgoignie s'inscrivent bien évidemment dans la perspective du «beau comme» de Lautréamont, ou de la fameuse définition de Breton : « Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée». Il serait sans doute abusif de lier les poèmes de Bourgoignie à une écriture automatique qu'à vrai dire le surréalisme a moins pratiquée qu'il ne le prétend, et dont Breton a bien montré les limites (Du surréalisme en ses œuvres vives, 1953) ; et d'ailleurs, on ne saurait assez méditer la recommandation de Nougé : 

« Exégètes, pour y voir clair, rayez le mot surréalisme ».
(Histoire de ne pas rire, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1956)

  Extraits du texte de Pierre Puttemans, Paul Bourgoignie, le surréalisme, le Daily Bul et Phantomas 
publié dans l’excellente revue Textyles - N°8, Surréalismes en Belgique
pour en savoir + et accéder à l'intégralité du texte de Pierre Puttemans
 
Portrait du poète Paul Bourgoignie par René Magritte

Il est à noter que Paul Bourgoignie apparaît, sous les traits de Sigmund Freud, dans le film de Marcel Marïen L'Imitation du cinéma, dont Tom Gutt est l'acteur principal, farce érotico-freudienne contre l'Église, qui provoqua lors de sa projection le 15 mars 1960 un scandale suivi le 17 d'une plainte déposée au parquet de Bruxelles. Le film sera encore projeté à Liège, à Anvers dans une salle des fêtes et à Paris au Musée de l'Homme puis, la demande d'autorisation repoussée, interdit en France en février 1961.

À la fin de son texte, Pierre Puttemans écrit que « la part la plus singulière des œuvres de Paul Bourgoignie est constituée de jeux de mots graphiques ou auditifs - débusquages de sens et de contresens dans la langue, aiguisés par la dérision ». En voilà quelques exemples :


D’un abécédaire à un crabe dédié

Cellier rose de la sorcellerie

Boulevardier
Au bordel ivre

Anagrammes, Lettres de mon moulin

Mieux vaut
un compromis 
que deux comprimés.
Chassez le naturel
il revient aux Galapagos.
Un laveur de vitres en costume à carreaux.

Tout ridé comme
un vieux complice.


La loi du clerc obscur.

Un carnet de maladresses.


Courtes pointes II, Chapeaux forts et châteaux formes

samedi 6 octobre 2012

Pinocchio et les quatre lapins noirs

illustration de Roland Topor
À ce moment-là, la porte de la chambre s’ouvrit toute grande, et entrèrent quatre Lapins, noirs comme l’encre, portant sur leurs épaules un petit cercueil.
— Que me voulez-vous ? cria Pinocchio en se redressant sur son lit, épouvanté.
— Nous venons te chercher, répondit le plus gros des Lapins.
— Me chercher ?... Mais je ne suis pas encore mort !...
— Pas encore, mais il ne te reste plus que quelques minutes à vivre puisque tu as refusé de prendre le médicament qui t’aurait guéri de la fièvre !...
— ô ma Fée, ma bonne Fée, se mit alors à crier Pinocchio, donnez-moi tout de suite ce verre !... Dépêchez-vous, par pitié, je ne veux pas mourir, non… je ne veux pas mourir...
Et il prit le verre à deux mains et le vida d’un trait.
— Dommage ! dirent les Lapins. Cette fois, nous aurons fait le voyage pour rien.
Et, remettant le cercueil sur leurs épaules, ils sortirent de la chambre en grommelant entre leurs dents.

Carlo Collodi, Les aventures de Pinocchio
extrait du chapitre XVII (traduction Yves Stalloni, L’école des loisirs, 2011)
Carlo Chiostri - 1902




Carlo Collodi, de son vrai nom Carlo Lorenzini (1826-1890), fonctionnaire préfectoral, auteur des Aventures de Pinocchio, prit pour pseudonyme le nom du village natal de sa mère, Collodi, en Toscane (près de Lucques (15 km), entre Pise (32 km) et Florence (60 km). Le village présente trois centres d’intérêt : son vieux bourg, la Villa Garzoni, immense bâtisse du 17e siècle avec ses jardins baroques et le Parc de Pinocchio, fondé en 1956 puis enrichi d’œuvres collectives jusqu’en 1987

sculpture de Pietro Consagra

lundi 1 octobre 2012

Du pain noir et des roses, Marcel Havrenne [1912-1957]

Par son volume, l’œuvre de Marcel Havrenne n’encombrera pas votre bibliothèque. Constatation non dénuée de subjectivité (ni d’ironie, cet ouvrage se faisant rare), puisque l’écrivain ne s’est pas montré lui-même empressé d’affirmer sa présence, laquelle s’accorde avec une activité littéraire des plus économes. Il est vrai que la forme d’expression qui fut son genre de prédilection ne l'engageait pas à jouer des grandes orgues, dans une voie d'écriture expansive et conquérante. Pour l’essentiel, il s’agit en effet de pensées, denses et concises, dont la beauté, la force et la qualité risquent, sur trop longue distance, de fatalement se diluer et s’altérer. Mais bon, c’est un fait, reconnu : Marcel Havrenne n’était pas très "productif". Considérons cette basse production comme un bienfait, une marque d’authenticité et de haute tension (frappé par une mort relativement précoce, l’écrivain n’aura pas été de toute façon en mesure d’exercer les ressources diverses de son talent). Nonobstant ce manque de luxuriance et de prolificité, reconnaissons qu’il existe bien un petit air havrennais, aigu, ambigu, affûté et f(l)ûté, qui, pour mon compte, me réjouit pleinement.

Du pain noir et des roses présente donc en seulement 80 pages — épaisseur inversement proportionnelle à sa profondeur — un ensemble de textes courts de Marcel Havrenne, avec un avant-propos de Jean Paulhan (qu’on retrouve un peu partout au coin du bois de la littérature), constitué de quatre cahiers répartis ainsi : I. Pour une physique de l'écriture - II. Ce que parler veut dire - III. La cinquième saison - IV. Du pain noir et des roses.

« Il est constant qu’une fourmi obèse nous frappe moins qu’un éléphant maigre. » *


Photo de Marcel Havrenne par Serge Vandercam, multipliée par Erro
Comme il serait dommage de s’arrêter là, je propose de remonter un peu en arrière et de laisser défiler les années...

RUPTURE ET MAUVAIS TEMPS [1934-1935]

Après des études de lettres et philosophie à Bruxelles, Marcel Havrenne fait partie du groupe Rupture, fondé en 1934 par Achille Chavée à La Louvière (province du Hainaut) et qui fut, après le groupe de Bruxelles formé dès 1924 autour de E.L.T. Mesens (Goemans, Nougé, Magritte, Lecomte) le deuxième pôle historique du surréalisme en Belgique, d’un surréalisme qui ne fut jamais orthodoxe, encore fortement teinté de dadaïsme (mad in Belgium). Le groupe rassemblé autour de Chavée se prononce pour un engagement politique et social, auquel fait écho un unique cahier annuel intitulé Mauvais temps en octobre 1935 (réédité en fac-similé chez Didier Devillez), dans lequel Marcel Havrenne publie son premier texte, Notes sur Lautréamont. La guerre marquera la véritable rupture de Rupture et la confirmation de temps mauvais... Fait prisonnier en 1940, Havrenne sera détenu en Allemagne jusqu'à la Libération.

« L’étincelle ne sait pas si elle vient de l’enclume ou du marteau.»

COBRA [1948-1951] 

En 1948, sur les décombres de l’après-guerre, naît le mouvement CoBrA dont Marcel Havrenne est proche (publication de La main heureuse en 1950 avec des dessins de Pol Bury). En 1953, dans une lettre adressée à Joseph Noiret, un des fondateurs de CoBrA, il "médite un vague projet de revuette plus ou moins anonyme, avec bouquet garni de ‘pataphysique, engueulades, coups de pieds occultes strictement métaphoriques". Pierre Puttemans, dans ses Carnets (Joseph Noiret ou l’aventure dévorée - De CoBrA à L’estaminet) nous précise qu’il la souhaitait "libre et féroce au besoin, indépendante de toute école littéraire mais très exigeante quant à la qualité et à la rigueur de ses écrits".


« La foudre errante provoque et exaspère la fraîcheur des sources. »


PHANTOMAS [1953-1957] 

Cette "revuette", ce sera Phantomas : 163 numéros en 58 volumes, publiée jusqu’en 1980, dont les premiers directeurs-rédacteurs seront Marcel Havrenne, Théodore Koenig et Joseph Noiret. Marcel Havrenne est à 41 ans le doyen du groupe, Koenig a 31 ans, Noiret 26. Après sa mort, d’autres contributeurs viendront grossir le groupe : les frères jumeaux Gabriel et Marcel Piqueray, François Jacqmin, Paul Bourgoignie, Pierre Puttemans…Ceux qui se feront appeler Les 7 types en or, dont votre lièvre précieux a déjà parlé et dont il reparlera.


Théodore Koenig, Marcel Havrenne, Joseph Noiret en 1952 - photo Georges Thiry (détail)
Marcel Havrenne, jusqu’à sa mort proche, publiera dans Phantomas :
Le premier des cahiers repris dans Du pain noir et des roses est publié en 1953 par Temps mêlés, à Verviers, dirigée par André Blavier, mais il s’agit en fait du N°1 de la revue Phantomas. Dans le N°2, on trouve Fragments d’un miroir de Bruxelles ; dans le N°4/5, un texte insolite, Misère de l’éonisme, qui exprime la défaite d’un travesti contre le "Poil vainqueur", puis La maison qui perd ses portes et d’autres textes, jusqu’au N°10, qui comprend cette notation, so(m)brement pertinente, puisque Havrenne s’en allait au même moment, sur la pointe des mots, rejoindre un autre pays :

« Prendre date pour l’abolition du calendrier ».
[La clef préfère la serrure au trousseau, Phantomas N°9]

Il y eut ensuite Ripopées chez Phantomas en 1956, sous le pseudonyme de Désiré Viardot (notons qu’un certain Paul Ernest Désiré Viardot est l’auteur d’un Essai sur les tumeurs perlées du testicule, Paris, 1872... Humour noir ?)

LE DAILY BUL [1955-1957]

Marcel Havrenne, mine de rien, est un curieux type (même s’il n’eut pas le temps d’être sacré en or, comme les 7 membres les plus actifs de la revue Phantomas, il en vaut son pesant) ; un curieux type qui s’était également investi dans la pensée "bul", laquelle prit naissance en 1955, sous l’autorité conjuguée et désinvolte de Pol Bury et André Balthazar, au point de déterminer les "linéaments de l’univers bûl" et sa téléologie (Havrenne ne décrira pas autrement cet univers qu’avec beaucoup de circonflexion). Pour plus d’information sur le Daily-Bûl, cliquer ici.

POUR RÉSUMER (et conclure)
Marcel HAVRENNE, Du pain noir et des roses, avant-propos de Jean Paulhan, Bruxelles, Georges Houyoux éd., 1957, 93 p. (coll. La Tarasque n° 9) [sous une couverture dessinée par Michel Olyff, volume imprimé sur les presses de Dantinne imprimeur à Stree en Hainaut, trente exemplaires sur vergé d’Arches numérotés de 1 à 30 ; volume repris à Bruxelles en 1984, chez Phantomas, avec l’avant-propos de Paulhan ; texte repris en 1993 dans un fameux périodique, L’Estaminet. Revue éphémère].

Havrenne en 1956 - photo Serge Vandercam
Hormis cette fine édition anthologique qu’est Du pain noir et des roses, bon nombre de textes de Havrenne nous manquent encore... Joseph Noiret, qui dirigeait la revue "éphémère" L’Estaminet, avait entrepris de les rassembler pour en éditer un jour l’intégralité, mais sa mort en janvier de cette année entraîne un nouveau contretemps.

Dans Phantommage, qui ouvre le catalogue Phantomas édité en 1975 (lequel constitue les numéros 140 à 145 de la revue), à l’occasion d’une exposition au Musée d’Ixelles, Jacques Sojcher nous dit que Jorge Luis Borges écrivit un texte sur Marcel Havrenne peu après sa mort, mais ne nous en précise pas la source : il s’agit de La Nouvelle Nouvelle Revue Française (N°61, 1er janvier 1958). Je donne ici l’intégralité de cet hommage à notre écrivain méconnu, qui fut repris dans Phantomas N°10 :

Je devine, je crois deviner, à travers les sentences de Marcel Havrenne que je me suis fait lire (ma vue décroissante ne me permet pas une lecture immédiate), deux idées ou deux sentiments : la nécessité de la littérature et son impossibilité… Ces idées s’opposent mais ne s’excluent pas ; Stevenson, pour qui la littérature était un besoin, ne pouvait se défendre de penser que contrefaire la vie par une mosaïque de mots rigides est un projet aussi vain que celui de l’homme qui, muni d’une boîte à couleurs, « entreprend de faire les portraits de l’insupportable soleil ». Une justification romantique de ces recherches de l’absolu serait que seules les aventures impossibles méritent qu’on les tente...

Du pain noir et des roses exige un art de la lecture que nous avons peut-être perdu. Il y a, dit-on, deux manières de penser : par images et par abstractions ; les auditeurs de Socrate, et même d’Héraclite, comprenaient le second et n’avaient pas oublié le premier. Le lecteur moderne a tellement l’habitude du langage abstrait qu’il le voit comme une réalité et non comme un système ; il s’obstine à traduire en abstraction les images mythiques ou poétiques. Il oublie qu’il s’agit de deux langages, de deux jeux de signes, et ne considère le plus ancien, celui des cosmogonies et des rêves, que comme un déguisement fantasque de l’autre. Chesterton a écrit que le mot symbole est, à la fois, un symbole ; pour notre époque cette observation évidente a quelque chose de paradoxal.


Les sentences d’Havrenne ne rendent la richesse dont elles sont capables qu’à ceux qui les reçoivent sur ce double plan, dans ce crépuscule indécis et voulu de l’image et de l’abstraction. On a conjecturé que n’importe quelle page sur n’importe quel sujet offre, à qui sait la déchiffrer, une révélation de l’auteur ; un homme ne peut parler que de lui et le graveur qui croit dessiner, à larges traits, des plaines, des mers et des montagnes, trace sans le savoir, son portrait secret. L’image d’Havrenne que l’œuvre nous laisse entrevoir est d’un attrait singulier. Je sais que je reviendrai souvent à ces livres ; j’y sens comme l’ombre involontaire d’une présence pensive et subtile. 



Jorge-Luis BORGES, Buenos-Aires, octobre 1957. 


* Toutes les citations sont extraites du livre mentionné, sauf indiqué.