La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

samedi 22 septembre 2012

L’œuvre au noir, Marguerite Yourcenar [1903-1987]

Œuvre unanimement louée (Prix Femina 1968), élevée rapidement au rang de classique de la littérature, objet de multiples études, L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar (Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour, de son vrai nom, première femme élue académicienne en 1980), fait partie de ces livres de référence qui peuvent être longuement boudés, pâtissant de leur réputation, dont la lecture se trouve reportée indéfiniment pour des raisons mal motivées, sous prétexte par exemple que le livre restera de toute façon disponible en librairie et en bibliothèque (on est curieux du rare, en recherche du singulier, sans penser qu’il y a des trésors du commun qui réunissent aussi ces deux qualités). Si les conditions de son achat ou de son emprunt ne l’exigent, il faut que les circonstances s’y prêtent. Et si on ne se donne pas volontairement l’occasion de se procurer ce livre, on se dit que l’occasion nous sera vaguement donnée, un jour, de mettre un terme à cette situation d’attente confuse, qui est — nous en sommes bien conscients et quelque peu honteux — un état d’injuste relégation. Et voilà qu’un voyage en train, un autre espace d’occupation et de diversion, concourent enfin à l’acte de lecture (il est vrai qu’il y a, dans le choix de nos lectures, un de ces secrets points de convergence, portés par différents échos et canaux).


Votre lièvre précieux, un peu paresseux par nature, ne fera pas ici un résumé ni un commentaire de L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar, toutes choses que les lecteurs intéressés pourront, en l’occurrence, trouver aisément, rapidement et abondamment. Il suffit de dire que le destin personnel de Zénon Ligre, personnage du roman et penseur de la Renaissance (lequel possède bien des points avec Giordano Bruno) est fondamental et universel (et toujours brûlant d’actualité). Cherchant à éveiller votre attention sur le fond, le meilleur moyen est de faire entendre la voix de Marguerite Yourcenar :



En complément, il y a un bref passage du livre que votre lièvre précieux, pour des raisons évidentes, aura pris soin de noter :


Il sortit, le panier au bras, comme un paysan qui va au marché. Le chemin s’engagea bientôt dans un bocage, puis déboucha dans les guérets. Il s’assit sur le rebord du fossé et plongea avec précaution la main dans la corbeille. Longuement, presque voluptueusement, il caressa les bêtes au doux pelage, à l’échine souple, aux flancs mous sous lesquels battaient à grands coups les cœurs. Les lapereaux pas même craintifs continuaient à manger ; il se demandait quelle vision du monde et de lui-même se mirait dans leurs gros yeux vifs. Il leva le couvercle et les laissa prendre les champs. Jouissant de leur liberté, il regarda disparaître dans les broussailles les connils lascifs et voraces, les architectes de labyrinthes souterrains, les créatures timides, et qui pourtant jouent avec le danger, désarmées, sauf pour la force et l’agilité de leurs reins, indestructibles seulement de par leur inépuisable fécondité. Si elles parvenaient à échapper aux lacs (1), aux bâtons, aux fouines et aux éperviers, elles continueraient encore quelque temps leurs bonds et leurs jeux ; leur fourrure d’hiver blanchirait sous la neige ; elles recommenceraient au printemps à se nourrir de bonne herbe verte. Il poussa du pied la corbeille dans le fossé.

(1) Les lacs, terme ancien qui désignait les pièges des chasseurs, « nœud coulant utilisé pour la capture du gibier » (Le Robert).

La promenade sur la dune, p.252-253
 

Et pour conclure, à l’adresse de tous les alchimistes, astronomes et apothicaires, il y a cette petite phrase que j’affectionne :


Qui sait si quelque comète ne finira point par sortir de nos cucurbites ?

La conversation à Innsbruck, p.119
 

vendredi 7 septembre 2012

Litanies des quartiers de la Lune, Jules Laforgue

Litanie des premiers quartiers de la Lune

Lune bénie
Des insomnies,

Blanc médaillon
Des Endymions,

Astre fossile
Que tout exile,

Jaloux tombeau
De Salammbô,

Embarcadère
Des grands mystères,

Madone et miss
Diane-Artémis,
Louis Rouffe en Pierrot (vers 1880)

Sainte Vigie
De nos orgies

Jettatura
Des baccarats,

Dame très-lasse
De nos terrasses,

Philtre attisant
Les vers-luisants,

Rosace et dôme
Des derniers psaumes,

Bel œil-de-chat
De nos rachats,

Sois l’ambulance
Sarah Bernhardt en Pierrot
De nos croyances !

Sois l’édredon
Du Grand-Pardon !


Litanie des derniers quartiers de la Lune

Eucharistie
De l’Arcadie,

Qui fait de l’œil
Aux cœurs en deuil,

Ciel des idylles
Qu’on veut stériles,

Fonts baptismaux
Des blancs pierrots,

Vortex-nombril
Du Tout-Nihil,

Pierrot photographe, Nadar (1854)
Miroir et Bible
Des impassibles,

Hôtel garni
De l’infini,

Sphinx et Joconde
Des défunts mondes,

Ô Chanaan
Du bon Néant,

Néant, La Mecque
Des bibliothèques,

Léthé, Lotos,
Exaudi nos !






La vie de Jules Laforgue
biographie résumée d’après l’édition 1970, éditions Gallimard et Librairie Générale Française, présentée et annotée par Pascal Pia


1860. — Naissance de Jules Laforgue à Montevideo [où naquit Lautréamont en 1840 et où naîtra également le poète Jules Supervielle, en 1884]. Charles Laforgue, son père d’origine tarbaise, abandonne l’enseignement (professeur de lettres) pour entrer dans une banque d’affaires. Sa mère, née au Havre, est la fille d’un Normand exploitant en Uruguay une fabrique de chaussures. Second enfant, Jules Laforgue aura au cours des années suivantes neuf autres frères et sœurs.
1866-1867. — Mme Laforgue, ses enfants et leurs grands-parents maternels se rendent à Tarbes, suivi un peu plus tard de M. Laforgue, qui repart ensuite avec sa femme pour l’Uruguay et ses derniers-nés. Émile et Jules, les aînés restent à Tarbes chez des cousins de la famille.
1869. — Jules rentre au Lycée de Tarbes.
1875. — La famille Laforgue rentre définitivement en France. Elle compte alors dix enfants. Un autre garçon naît en fin d’année.
1876. — La famille se fixe à Paris, où Jules poursuit ses études lycéennes.
1877. — Une pneumonie emporte Mme Laforgue, à 38 ans (trois mois plus tôt, enceinte pour la douzième fois, elle avait fait une fausse couche). Jules échoue au baccalauréat, qu’il n’obtiendra jamais, principalement à cause d'une grande timidité qui lui fait perdre ses moyens à l'oral.
1879. — Charles Laforgue est ses 11 enfants changent de domicile parisien, mais peu après le chef de famille, malade, décide de retourner à Tarbes, ne laissant à Paris que son second fils, Jules, et l’aînée de ses filles, Marie. Ayant renoncé à ses examens, Laforgue lit beaucoup.
1880. — Premières amitiés littéraires de Laforgue, par l’intermédiaire, semble-t-il, des soirées organisées par les Hydropathes (Émile Goudeau, Maurice Rollinat, Charles Cros). Soutien particulier de Gustave Kahn et Paul Bourget. Un premier texte en prose de Laforgue paraît en revue.
1881. — Laforgue suit des cours d’esthétique, s’intéresse à la peinture, visite des musées, rencontre des artistes. Emploi partiel de secrétaire auprès de Charles Ephrussi, riche amateur et collectionneur d’impressionnistes. Il écrit une nouvelle, conçoit le projet d’un roman, figure deux fois encore au sommaire de la revue La vie moderne, avec des textes en prose, mais il compose surtout des poèmes. Sa sœur Marie a quitté Paris pour aller soigner leur père. Le sort de Laforgue reste incertain : il loge à présent en garni, déjeune dans de pauvres gargotes, dîne sur le pouce et broie du noir. Grâce au concours de Paul Bourget et le soutien de Ephrussi, Jules Laforgue obtient un poste de lecteur auprès de l’impératrice d’Allemagne Augusta : 9000 francs par an, plus divers avantages (appartement au Prinzessinen Palais à Berlin, la nourriture, les services d’un domestique particulier). Au même moment, en novembre, son père meurt à Tarbes et ses préparatifs de départ l’empêchent d’être présent aux obsèques. Son travail consiste à donner lecture à la souveraine, chaque soir, pendant une heure, et quelquefois en fin de matinée, d’articles parus dans la presse française.
1882. — Les déplacements de Laforgue suivent les lieux de résidence de l’impératrice : Berlin, Wiesbaden, Baden-Baden, Coblence, Hambourg, Potsdam… à Berlin, il noue des relations avec le jeune artiste Max Klinger. Divers projets (roman, nouvelles, étude, essai, comédie et des poèmes…) et quelques publications d’articles.
1883-1885. — Beaucoup des poèmes réunis dans ses Complaintes datent de l’année 1883. En 1884, il prépare l’édition de son ouvrage, qui paraîtra en juillet 1885. Cette même année, il compose les poèmes réunis dans L’Imitation de Notre-Dame de la Lune, qui paraîtra en novembre, et plusieurs de ses Moralités légendaires. Il partage généralement son temps de vacances entre Tarbes et Paris.
1886. — Au retour d'un voyage au Danemark, il s’arrête à Hambourg où un paquebot uruguayen lui rappelle son pays natal. Soucieux d’améliorer sa connaissance de l’anglais, il demande des leçons à Miss Leah Lee qui vit à Berlin. Après une période où il se dit « parfaitement amoureux », période de marasme. Il se remet à écrire et compose un grand ensemble de poèmes, qu’il compte intituler Des fleurs de bonne volonté. Gustave Kahn, qui vient de fonder une petite revue, publie tout ce que Laforgue lui envoie. Le Concile féerique, paru en juillet fait presque aussitôt l’objet d’une édition en plaquette. Laforgue commence à se lasser de son exil doré et projette de quitter son poste pour revenir s’installer à Paris. Il compte enfin partir en septembre et offre le mariage à Leah Lee, qui y consent. Ils sont mariés par un pasteur à Londres le 31 décembre « en un quart d’heure, sans messe et pour vingt-cinq francs. Sans papiers. ». La collaboration de Laforgue aux revues se voit renforcée.
1887. — En rentrant à Paris, il écrit à sa sœur qu’un rhume, « vieux de trois mois » le fatigue. Il voit un médecin. Mais son affection pulmonaire persiste et il ne soupçonne pas la gravité de son mal. Un peu de répit lui est accordé et les publications reprennent, notamment dans la Revue indépendante dirigée par Edouard Dujardin, assisté de Félix Fénéon, où paraît chaque mois une Chronique parisienne. Mais trois semaines seulement après son mariage, Laforgue se trouve démuni et doit demander des avances. Des amis interviennent, mais son état de santé ne lui permet plus d’entreprendre de nouvelles démarches. Depuis avril, une fièvre continue l’exténue et il doit prendre des pilules à base d’opium, ce qui lui rend tout travail de plus en plus difficile. Il écrit à sa sœur qu’il a un poumon menacé et qu’il ne pourra pas rester l’hiver à Paris. Il envisage de partir pour Alger avec sa femme. Dujardin lui offre de réunir en volume ses Moralités légendaires qu'il compte publier à l'automne. Laforgue y souscrit, mais il meurt en août, alors qu’il vient d’avoir 27 ans. On l’inhume au cimetière de Bagneux. Une dizaine de personnes suivent le convoi : sa veuve, une ou deux autres femmes, Emile Laforgue, son frère aîné, le musicien Théo Ysaye, le peintre Seurat et 5 écrivains, dont Paul Bourget, Gustave Kahn, Félix Fénéon, Jean Moréas et Paul Adam. La saison des vacances avait éloigné de Paris quelques autres amis.
1888. — Rentrée en Angleterre, Miss Leah Lee meurt à son tour de phtisie le 6 juin. Elle venait d’avoir 27 ans elle aussi.

dessin de Jules Laforgue

lundi 3 septembre 2012

Saraghina Rumba !

Eddra Gale et Barbara Steele
A l’occasion de la rentrée scolaire et de la question de la « morale laïque » (vaste sujet de discussion), rien de tel pour réchauffer les cœurs que de revoir la séquence de la Saraghina du film 8½ de Federico Fellini, réalisé en 1963. La déesse plantureuse, démoniaque et aphrodisiaque, interprétée par Eddra Gale (1921-2001), nous ramène à des temps d’innocence qui nous apparaissent aujourd’hui quasiment préhistoriques.

« Je souhaite pour l’école française un enseignement qui inculquerait aux élèves des notions de morale universelle, fondée sur les idées d’humanité et de raison. La république porte une exigence de raison et de justice. La capacité de raisonner, de critiquer, de douter, tout cela doit s’apprendre à l’école », a souligné Vincent Peillon, notre nouveau ministre de l’Éducation. Et d’ajouter : « Le redressement de la France doit être un redressement matériel mais aussi intellectuel et moral ».

Son prédécesseur Luc Chatel a sans doute raison de s’insurger, à propos de « redressement intellectuel et moral », expression reprenant mot pour mot l’appel du maréchal Pétain ! Bref, on ne peut nier qu’il y a un vrai malaise dans l’éducation, reflet des difficultés sociales d’une civilisation quelque peu en déroute, mais on discerne aussi dans tout ça une forte odeur politico-démagogique (avec une pincée de populisme). Et le plaisir dans tout ça ? Nous n’insisterons jamais assez sur le « gai savoir », le besoin de transgression, la fonction stimulante de l’interdit…Et la capacité de déraisonner. Voire, d’imaginer d’autres formes de gouvernements, a contrario de la logique médiocratique de masse. Une véritable « médiacritique », pour commencer ?



La corruption de la matière impose en premier lieu de réglementer et empêche en dernière limite d’interdire. Dans la conduite des plaisirs, hélas, la moralité veut toujours nous soumettre, pour des questions de sécurité routinière, à sa raison particulière, ignorant le plan général de l’éthique.

Rémy Leboissetier, Il ou Elle, Maximes et Mixtures, vol. 8