La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

mardi 26 juin 2012

Le Petit Lapin étymologique et métaphorique illustré

Pourquoi votre lièvre précieux ne s'est-il pas interrogé plus tôt sur ses origines sémantiques dans le cours de ses recherches cuniculaires et mystères lagomorphiques ? Sans doute a-t-il trop souvent la tête ailleurs, et c’est pourquoi les Sélénites amusés le qualifient de Jeannot terrestre. Le Petit Lapin étymologique et métaphorique illustré s'efforcera donc de retracer l'origine et l'évolution des mots lapin et lièvre, ainsi que leurs valeurs symboliques, représentées au moyen d'expressions imagées et locutions proverbiales (dont certaines tombées en désuétude, mais qu’il est toujours bon de se rappeler) ; paysage sémantique qui offre de larges perspectives, mais que je ne serai évidemment pas en mesure de circonscrire (malgré un angle de vision de 340°, je reste myope par devant et derrière).

Étymologie du mot lapin

Au XVIIe siècle, lapin a définitivement remplacé l'ancien français connin, connil ou conhil (ancien provençal), issu du latin cuniculus (conejo en espagnol, coniglio en italien), éliminé à cause de la paronymie avec le dérivé de con, qui donnait lieu à de nombreuses équivoques. Le mot lapin se serait formé vers 1330, à partir de lapriel, laperiaus (pluriel, 1376), d'un radical ibéro-roman lappa "pierre plate". C'est lapereau qui a donné naissance à lapin, et non l'inverse, par changement de syllabe finale (1458).
 
 
On doit donc s'interroger sur le mot lappa, "pierre plate", probablement d'origine pré-romane, dont le sens est devenu « terrier », les lapins établissant souvent leur repaire dans la terre couverte de pierres (hypothèse admise, mais qui reste mystérieuse, sinon douteuse...) La localisation des premières attestations du mot dans l'extrême nord du domaine gallo-roman, et non en péninsule ibérique, a été expliquée par le fait qu'on y faisait probablement commerce par voie de mer des peaux de lapin, ces animaux étant très abondants sur le territoire ibérique. L'évolution de sens résulte d'une métonymie, du nom du terrier à celui "d'animal de terrier". Une autre hypothèse rattache ce mot à l'ancien français lapriel, au portugais laparo, du latin leporellus "levreau", le petit lapin étant assimilé au petit lièvre ; la forme lapin étant un croisement avec le verbe laper au sens de "manger avidement".

Le leporello est une technique de pliage et de collage des pages d'un livre permettant à celui-ci de s'ouvrir comme un accordéon. Selon l'hypothèse courante, le mot fait directement allusion à Leporello, valet de Don Juan qui présente à Donna Elvira la longue liste des conquêtes de son maître, pliée en accordéon, dans le premier acte de l'opéra Don Giovanni de Mozart. Je hasarderais ici l'image, à titre d'étymologie populaire, du lièvre en fuite, zigzagant et bondissant, au corps en contraction/extension (je renvoie ici à cet animal fabuleux appelé lièvre diatonique
étymologie du mot lIèVRE

levre, 1080 ; issu du latin leporem, accusatif de lepus. Le mot d'origine méditerranéenne, remonterait à un substrat ibérique et n'a pas de correspondance en indo-européen. Une deuxième voie, plus compliquée, nous est signifiée par le plus ancien Dictionnaire étymologique de Brachet :

Lièvre — à l’origine levre, du latin leporem (lièvre) par la contraction régulière de lep(ŏ)rem en lep’rem, d’où lebre par le changement de p en blèvre dans la Chanson de Roland par le changement de b en v. Dérivés : levraut, levrette. Lévrier représente le latin leporiarus (proprement chien qui sert à courir le lièvre, dans les textes du moyen âge : Si quis per canes leporarios feram fugaverit, lit-on dans un acte du douzième siècle) par la contraction de lep(ŏ)rarius en lep'rarius et par le changement 1° de p en v ; 2° de arius en ier.

L'étymologie moderne de lièvre, contrairement à celle de lapin, est curieusement brève (et dans le deuxième cas, assez alambiquée !) En définitive, que pouvons-nous retenir de l'ensemble de ces informations ? Que lièvre est issu du latin leporem/lepus, mots qui sont eux-mêmes peu éloignés de lapin, lui-même issu, en dernière hypothèse, d'une source latine/méditerranéenne leporellus "levreau", le petit lapin étant assimilé au petit lièvre (famille commune des léporidés). Au final, il nous semble comprendre qu'à partir du moment où la langue française a décidé de rejeter l'ancienne forme connil/cuniculus de lapin, pour les raisons que l'on sait, un rapprochement s'est opéré avec la source latine leporem/lepus de lièvre, prenant support d'une origine commune pour une fin distincte. Mais je ne suis pas suffisamment savant pour en affirmer la valeur réelle et en démontrer la véracité... Une dernière précision importante, que je découvre pour la circonstance : on dit du lièvre qu’il vagit, mais qu’à la différence de celui-ci, le lapin clapit.

Sources bibliographiques :
Dictionnaire culturel en langue française, sous la direction de Alain Rey (Le Robert, 2005)
Dictionnaire étymologique de la langue française, sous la direction de Oscar Bloch et Walther von Wartburg (PUF, 2002)

VALEURS SYMBOLIQUES

► CHASTETÉ & FÉCONDITÉ, LUXURE & PROLIFÉRATION 

C'est à partir du XVIIe siècle que le lapin, petit mammifère très prolifique, récupérant une partie des valeurs symboliques du lièvre, a développé quelques motifs métaphoriques : le féminin lapine a commencé à s'appliquer à une femme particulièrement féconde, qui fait beaucoup d'enfants. Le terme de lapinisme est par la suite également employé (en Belgique avant 1950) pour désigner, au-delà du couple, la fécondité excessive d’un peuple.

 Où nos femelles vagabondes, Autant que lapines fécondes, Puissent promptement remplacer Ceux que le fer a fait passer.

Scarron, Virgile travesti (1649)

Si le masculin lapin qualifiait d'abord un homme gaillard, actif, résolu (1790), spécialement dans l'argot militaire (1809), la fécondité de l'animal a inspiré son emploi dans un contexte érotique, d'abord dans l'argot du collège (1858) puis dans l'expression populaire chaud lapin (1928), probablement favorisée par l'existence antérieure de la locution chaud de la pince (1866), de même sens, où pince représente — on s’en sera douté — le membre viril.

Au sujet de la symbolique de la virginité et de l’érotisme, je renvoie ici à un article précédent. 
















►RAPIDITÉ & VÉLOCITÉ

 
La référence à la rapidité de l'animal poursuivi par les chasseurs a suscité courir comme un lapin (1809). Pour plus de précision, le lapin a une vitesse de course inférieure à celle du lièvre, plus grand et plus musclé (40 km/h pour le premier, 70 km/h pour le second).



►MÉMOIRE

Avoir une mémoire de lièvre, qui se perd en courant.
C’est avoir une très mauvaise mémoire, oublier très promptement. — On disait autrefois mémoire de connil (de lapin). En voici l’explication de Laurent Joubert, tirée de ses Erreurs populaires : « Le connil, dit-il, a la mémoire si courte que, ne se souvenant pas du danger qu’il vient de courir, il retourne à son gîte, d’où on l’a fait lever auparavant, et c’est pourquoi on tient suspect le cerveau de cet animal… »

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française, P. M. Quitard, 1842

Nous sentons plus que jamais que la mémoire est dans le cœur ; car, quand elle ne nous vient point de cet endroit, nous n'en avons pas plus que les lièvres.

Sévigné, 9 sept. 1671

► INQUIÉTUDE & COUARDISE, VIGILANCE & INGÉNIOSITÉ

Être peureux comme un lièvre, être fort peureux.
Le lièvre fuit, n'attaque pas. On pourrait le considérer comme un animal paisible, qui ne vise qu'à assurer sa protection, mais l'homme interprète cette attitude comme un signe de lâcheté – lâcheté envers qui ? Le chasseur armé ? Déjà, dans le Roman de Renart (XI-XIIe siècles), le lièvre s’appelle Couart. Cette réputation est donc très ancienne et les exemples sont nombreux :


Mon secrétaire a grand peur du tonnerre ; malgré tout son mérite, je lui vois le tempérament d'un lièvre.

Maintenon, Lettres

Quand la couardise supposée n’est que méfiance légitime. Mais les exemples sont nombreux :

Un capitaine qui n'ose rien tenter, qui a peur de son ombre comme un lièvre.

Fénelon

Comme un lièvre inquiet glisse hors de son gîte / Peureux, le cœur timide et les yeux en éveil.

Anna de Noailles, Les éblouissements

Rendons ici justice à William Shakespeare qui, dans un de ses poèmes, parle du lièvre en meilleurs termes :

Et quand tu auras débusqué un lièvre myope, remarque comme ce pauvre animal, pour échapper à sa situation malheureuse, sait courir plus vite que le vent, et avec quel soin, en des milliers de zigzags, il va de-ci de-là dans sa fuite : les nombreuses brèches par lesquelles il passe sont comme un labyrinthe pour la confusion de ses ennemis […] La crainte rend ingénieux.

William Shakespeare, Venus et Adonis, Les poèmes (traduction Y. Bonnefoy)

►CUNICULICIDE

Si les lièvres avaient des fusils, on n’en tuerait pas tant.
« Proverbe usité parmi les chasseurs, pour dire que l’assurance et la hardiesse à la chasse, et par extension dans certaines affaires, en font principalement le succès. »

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la langue française, P. M. Quitard, 1842

Le coup du lapin.
Illustre la façon dont on tue un lapin en l'assommant par un coup derrière la tête (expression attestée vers 1850, rabbit punch en anglais), geste qui entraîne – si la chose est bien faite – la mort par lésion du bulbe rachidien, que ma Maman appelait, reconnaissant l’aspect déloyal de la manœuvre, le coup du Père François.

Pour clore ce sujet, on ne dépèce pas un lièvre, on l'écorche. Ma Maman, encore elle, le "dépiautait", mais laissait à l'animal écorché ses petits chaussons au bout des pattes.

Derrière la vitre pendaient les lapins roses, écartelés, le ventre ouvert sur leur gros foie – exhibitionnistes, martyrs crucifiés, offerts en sacrifice à la convoitise des ménagères.

Alina Reyes, Le boucher.

► SANTÉ & BEAUTÉ

Quand on mange du lièvre, on est beau sept jours de suite.
Cette considération est tirée de Pline et de son Histoire naturelle. Elle tient sans doute au rapprochement des mots lepus, leporis (lièvre) et lepos, leporis (grâce, agrément). On prétend par voie associative que la consommation de la chair du lièvre rend le teint fleuri et vermeil, et donne de la beauté. Le sang du lièvre passait aussi pour avoir des effets vivifiants.

Isabeau, lundi m’envoyastes
Un lievre, & un propos nouveau,
Car d’en manger vous me privastes,
En me voulant mettre au cerveau
Que par sept jours je serois beau
Resvez-vous ? avez-vous la fievre ?
Si cela est vray, Isabeau,
Vous ne mangeastes jamais lievre.

Clément Marot, Épigramme CCXLII

► MANIGANCES

Lancer un lièvre, le faire partir de son gîte.
Cela signifie soulever une difficulté.

Nous avons combattu et battu vos ennemis : ils avaient lancé deux lièvres, l'un en contrariété d'arrêt par une requête au grand conseil, l'autre par une requête civile.

Sévigné, 531

► OPPORTUNITÉ

Lever le lièvre ou un lièvre.
être le premier à faire quelque ouverture, à proposer quelque chose dont les autres ne s'étaient point avisés. Cela ressemble assez à l'expression sortir un lapin de son chapeau, faire apparaître une chose (idée, projet) au moment où on s'y attend le moins.

► TROMPERIE

Bailler le lièvre par l'oreille.
Amuser quelqu'un, le leurrer, le tromper.

Me bailla gentiment le lièvre par l'oreille.

Régnier, Satires

► EFFICACITÉ

Prendre le lièvre au corps.
Aller directement à ce qui est essentiel, locution tirée du lévrier qui saisit le lièvre par le corps.

Je vous aime par bien des raisons, mais surtout parce que vous m'aimez ; celle-là est fort pressante, et prend le lièvre au corps.

Sévigné, 578

► HARCÈLEMENT

Mener une vie de lièvre.
Être poursuivi, harcelé, tourmenté.

Je menai, comme on dit, une vie de lièvre pendant huit jours.

Lesage, Histoire d'Estevanille Gonzalez, surnommé le garçon de bonne humeur

► INDIGENCE

Gentilhomme à lièvre, gentilhomme qui avait peu de revenu, et qui était réduit à vivre de sa chasse. Nous ne sommes pas loin du braconnier.

Le gentilhomme à lièvre, qui va chasser chez ses voisins sans en être prié, et qui chasse moins pour son plaisir que pour le profit.

Buffon, Oiseaux

► CONVOITISE

Courir le même lièvre.
Ambitionner la même place, rechercher la même femme, etc.

Nous sommes ici tous trois dans le même équipage, nous y faisons tous trois la même chose, et peut-être courons-nous tous trois le même lièvre.

Dancourt, Charivari, scène 5

► IMPUDENCE

Vouloir prendre les lièvres au son du tambour.
Entreprendre ouvertement et avec éclat ce qui se devrait faire en cachette et adroitement.

► RÉVÉLATION

C'est là que gît le lièvre.
C'est là le secret, le nœud de l'affaire. Formé à partir de l'ancienne expression latine hic jacet lepus, "ici se trouve la difficulté", devenu plus familièrement : "voilà le hic".

►AVIDITÉ, CUPIDITÉ

Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois ; qui court deux lièvres n'en prend aucun.
c'est-à-dire quand on poursuit deux affaires à la fois, on s'expose à ne réussir ni dans l'une ni dans l'autre.

Oh dame ! on ne court pas deux lièvres à la fois.

Racine, Les plaideurs

►DU VOYAGEUR CLANDESTIN au RENDEZ-VOUS MANQUé

En lapin. Poser un lapin.
Se disait, à Paris, d'un voyageur qui occupe la place à côté du cocher.

Moi, j'ai une place auprès du cocher, en lapin, comme cela se dit.

Picard, les Oisifs, scène 23

Par allusion aux cages exiguës dans lesquelles on entasse les lapins, le mot a désigné un voyageur pris en surnombre dans les voitures publiques (1783), d'où au XIXe siècle un voyageur dont le déplacement n'est pas inscrit à un compteur et dont le conducteur empoche les six sous (1876).

Ce sens argotique qui n'est plus d'usage est à l'origine de l'ancienne locution faire cadeau d'un lapin à une fille, "c'est-à-dire ne pas payer ses faveurs" (1878-1879), modifiée en poser un lapin (1881), variante qui s'est répandue dans l'usage familier avec le sens de "ne pas être au rendez-vous convenu" (1888). Faire faux bond.

samedi 16 juin 2012

Naked Songs for Contortionists, Only A Mother [T.E.C. Tones, 1991]

C’est l’un des charmes de la Toile que de pouvoir trouver enfin 1 exemplaire de ce CD que votre lièvre précieux cherche depuis environ 15 ans dans le réseau inextricable de son cyber-terrier. Imaginez le formidable bond qu’il fit à ce moment-là, à en crever le plafond de sa galerie ! Mais l’état d’euphorie passée, passons aux choses sérieuses et gardons les pattes sur la Lune.

1991, c’est l’année de réalisation du premier CD de Only a Mother mentionné ici (dont je trouve le package design de Rex Ray malheureusement assez laid), qui comporte un ensemble de 23 compositions joyeusement débridées, dans un genre acoustique délicieusement corrompu, de folklore foldingue et parfois de brass-band « fanfaronronnant ».
Outre Frank Pahl, dont on parlera plus longuement, la formation regroupe à cette date : Bobbi Benson, Doug Gourlay, Marko Novachcoff et Mary Richards, ainsi que quelques invités, dont le notoire Eugene Chadbourne qui participera plusieurs fois aux productions de Only a Mother.

C’est aussi l’année où l’un des principaux membres fondateurs du groupe, Frank Pahl en l’occurrence, présente son premier album solo, The Cowboy Disciple. Tout au long de l’existence de Only a Mother, qui aura duré environ dix ans, Frank Pahl réalise des albums en son nom et répond aussi à de nombreuses commandes pour des spectacles de danse, de théâtre et le cinéma. Sa discographie personnelle est largement plus étoffée que celle de Only A Mother et comprend de très nombreuses collaborations (avec Klimperei, notamment, formation lyonnaise à géométrie variable, fondée en 1985 par Françoise Lefebvre et Christophe Petchanatz)

Briks are naked, dammit !!!, titre #3 de Naked songs for Contortionists contient une citation musicale de Hello Skinny des Residents. Certains autres titres, comme Gertie Day (#17), font entendre un style vocal assez survolté également familier des « Eyeballs Buddies ». Cela ne trompe pas. Il y a en effet plus d’un lien avec ce groupe, notamment avec le label T.E.C. Tones fondé en 1986 par Tom Timony à San Francisco, « sur les cendres de Ralph Records, devenu la structure de production personnelle des Residents » et qui permit la réalisation de quelques albums du groupe californien, mais aussi de Renaldo and the Loaf, Jad Fair et Half Japanese, Snakefinger. Toutefois, le lien musical de Only a Mother est bien plus proche de l’esprit acoustico-tarabiscoté de Renaldo& the Loaf que des Residents.

Twittering Machine
Frank Pahl participe aussi à un hommage au groupe, Eyesore : A Stab At the Residents (Vaccination Records, 1996) et l’année suivante, sur le même label Vaccination, Frank Pahl sort son album In Cahoots en faisant appel à plusieurs compagnons de jeux de Only a Mother et de musiciens complices, dont Eugene Chadbourne, mais aussi Brian Poole (ex-Renaldo de Renaldo & the Loaf), ce qui confirme une parenté dans le genre « déjanté ».

Frank Pahl, en plus de jouer quantité d’instruments (guitare, mandoline, clarinette, accordéon, orgue, harmonium, euphonium, balaika, rack,  etc.), en est un artisan-créateur, à l’exemple de Pierre Bastien (qu’il rencontre à Genève en 1998), Ken Butler, etc. et utilise des combinaison d’instruments-jouets, comme Pascal Comelade.

 

Deux albums vinyls ont précédé Naked songs for contortionists : en 1987, c’est Riding white Alligators, qui consacre la naissance officielle du groupe (dont on ne connaît malheureusement pas grand-chose de la genèse), suivi en 1989 de The Romantic Warped (que j’ai trouvé, comme dit mon ami Il Signore Corrado, par je ne sais quels « biais détournés » en téléchargement sur internet).

En 1995, c’est l’album Feral Chickens qui constitue, selon Frank Pahl, « l’effort le plus important de Only A Mother », compte tenu sans doute de l’audience qui lui fut accordée et du nombre de ses ventes. Notons que ce CD reste disponible, bien qu’en voie de disparition certaine…








En 1998, Damned Pretty Snout met fin à la discographie du groupe (en fait, c’est Frank Pahl qui propose ce disque sur son site internet en copies CD-R, réalisées sur un matériel d’enregistrement professionnel). « Ce fut la dernière réalisation où nous étions encore tous réunis, et qui met en valeur le meilleur de notre matière musicale, avec de grandes interventions d’invités, comme Eugene Chadbourne et Luc Houtkamp. La dernière remarque, je l’avoue, à mon niveau de maîtrise de la langue, m’échappe un peu : « Now if only I could find matching socks ».





jeudi 7 juin 2012

Hey Diddle Diddle ou la vache par-dessus la Lune

Hey Diddle Diddle fait partie du répertoire des nursery rhymes, autrement dit du patrimoine des chansons enfantines d'Angleterre, avec cette qualité de nonsense qui les caractérise. Nonsense ne signifie pas non-sens, comme je l’ai noté dans un message sur Edward Lear. Il y a même, au sujet de cette chanson, plusieurs hypothèses qui pourraient servir d’explication au mystère de la vache qui saute par-dessus la Lune et aux excentricités des autres personnages et objets animés. Mais que dit d’abord Hey Diddle Diddle ? En voici les paroles les plus authentiquement fantaisistes, de type A-A-B-C-B, avec ses variantes :
Hey diddle diddle,
The cat and the fiddle,
The cow jumped over the moon,
The little dog laughed to see such sport,
And the dish ran away with the spoon.

Le quatrième vers existe également sous les formes The little dog laughed to see such a sight ou The little dog laughed to see such fun, et le cinquième comme And the dish ran after the spoon.

Parmi les théories pouvant s’appliquer à cette chanson, citons de préférence celle qui aurait trait à une leçon d’astronomie, les deux autres étant liées à des événements politiques qui nous intéressent moins. Tous les sujets et objets de la chanson auraient leurs correspondances et représenteraient des constellations visibles dans le ciel d'avril : le chat serait le Lion ; le violon serait la Lyre ; la vache serait le Taureau ; la Lune restant la Lune ; le petit chien serait lui aussi indifféremment le Petit Chien ; le plat serait la Coupe (Crater en anglais) et la cuillère serait la Grande Ourse (surnommée en anglais The Big Dipper, "la grande louche"). Pour les premiers Européens, notamment les Anglais, c'était le signe qu'il était temps de semer les cultures.

La chanson a été souvent réutilisée, à différentes époques. On en connaît aussi la partition. Un disque de Papa John Creach (violoniste ayant joué avec le groupe Jefferson Airplane) s'intitule "The cat and the fiddle".


J. R. R. Tolkien, le célèbre auteur du Seigneur des anneaux, s’en est servi plusieurs fois en l’associant à une autre légende que j’ai déjà mentionnée, celle de l’Homme dans la lune et dont Hey Diddle Diddle semble même dériver.
On sait que l’écrivain s’est largement inspiré du folklore, des légendes de la mythologie celtique et nordique. Cette comptine qui lui a servi de base à un poème intitulé L’homme dans la lune a veillé trop tard (The Man in the Moon Stayed Up Too Late) a subi différentes modifications en fonction des publications
La version la plus complète se trouve dans Le Seigneur des anneaux (Frodon la chante et c’est sur le vers The cow jumped over the moon qu’il passe par inadvertance l’Anneau unique à son doigt). Ceux qui désirent en connaître la traduction française (à mon avis peu satisfaisante) en liront l’intégralité dans le chapitre 9 du Livre I, intitulé « A l’enseigne du Poney Fringant ». Cependant, il est préférable de l’entendre dans sa version originale, chantée et scandée comme c’est le cas ici (merci à M. Freeman Ng qui l'interprète).

La chanson écrite par Tolkien, associant la comptine Hey Diddle Diddle à celle de The Man in the Moon, ne perd évidemment rien du caractère absurde de l’une et l’autre. En voici un possible résumé :
L’Homme de la Lune descend sur terre et se rend dans une auberge où l’on brasse une bière de réputation excellente. Il y a là un valet d’écurie (palefrenier) qui possède un chat violoniste — un genre de derviche et de figure chagallienne — l’aubergiste avec son chien qui apprécie beaucoup les plaisanteries et « dresse l’oreille à toutes les farces », riant à s’en étouffer. Il y a aussi une vache à qui la musique fait rapidement tourner la tête et l’entraîne à danser. Des objets participent aussi à la danse, le plat et la cuiller en argent. La musique rend pour finir tout ce monde un peu fou : le chien poursuit sa queue, la vache cabriole dans le jardin, tandis que l’Homme dans la Lune, à force de pintes, roule sous la table et s’endort. Mais à l’approche de l’aube, les « chevaux blancs de la lune » hennissent et tirent sur leur mors, voilà que les étoiles pâlissent... C’est l’heure de rentrer !
L’aubergiste secoue en vain l’Homme de la lune, le chat-violoniste se lance dans une gigue « à réveiller les morts », le chien rugit, les hôtes se remettent à danser. Le parquet tremble, tout est sens dessus dessous — image d’un monde pris dans une sorte de spirale, susceptible à tout moment de se renverser. L’aubergiste aidé du palefrenier réussissent finalement à rouler l’ivrogne sur la colline et à le « fourrer » dans la lune. Et au moment où il apparaît, le soleil constate avec surprise que tout le monde est parti se coucher !

Avant d’apparaître dans le Seigneur des anneaux, ce poème inspiré de la comptine Hey Diddle Diddle connut une version vers 1919-1920, puis fut publié dans Yorkshire Poetry en 1923 sous le titre The Cat and the Fiddle : A Nursery Rhyme Undone and Its Scandalous Secret Unlocked.
Cependant, une version antérieure fut rédigée en mars 1915 et s’intitulait alors Pourquoi l’Homme dans la Lune descendit trop tôt (The Man in the Moon Came Down Too Soon) inspiré d'une comptine sans titre du XIXe siècle faisant référence à l’Homme dans la Lune. Une autre version intégrée aux Aventures de Tom Bombadil reprend à quelques variantes près le même motif : comme dans le poème précédent, on découvre dans L'Homme dans la lune est descendu trop tôt une visite terrestre de l'Homme dans la Lune, las de vivre seul et avide de découvrir la vie et les riches couleurs, nourritures et boissons de la Terre. Mais il atterrit au beau milieu de la nuit, alors que tous sont endormis, et n’obtient pour seule nourriture que du porridge froid datant de deux jours.

L’Homme dans la lune, personnage récurrent de l'œuvre de Tolkien, est également présent dans Le livre des contes perdus (plus précisément dans Le conte du Soleil et de la Lune) que l’auteur commence à écrire vers 1916-1917 préfigurant les légendes qui prendront place dans Le Silmarillion. Le personnage apparaît aussi dans Roverandom, un livre écrit en 1927.
L'histoire, écrite juste avant Bilbo le Hobbit, conte les aventures d'un chiot nommé Rover, qui après avoir mordu un sorcier, se voit transformé en jouet (et renommé en Roverandom). Un petit garçon acquiert le chien-jouet, mais finit par le perdre alors qu'il joue sur la plage. Le jouet est alors envoyé par un sorcier vivre des aventures sur la Lune et dans la mer afin de retrouver son apparence originelle (Tolkien invente les aventures de Rover durant l'été 1925 pour consoler son fils Michael qui vient de perdre sur la plage son jouet favori, un petit chien en plomb). Parmi les autres personnages présents sur l’astre, on trouve aussi Le grand Dragon Blanc de la Lune, créature difficile et turbulente qui s’inscrit dans une antique tradition évoquant le Roland furieux de l’Arioste (1516), où la Lune est le siège de choses perdues et lieu de retraite des monstres, dont les dragons.