La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

vendredi 24 février 2012

The Club Foot Orchestra

L’histoire du Club Foot (première période)
Par Richard Marriott

Le Club Foot de San Francisco fut créé par Richard Kelly, un compositeur ayant étudié avec John Cage et David Tudor. Son obsession était d'associer des valeurs reconnues du monde artistique à une dynamique d'interprétation en concert, de fusionner Frank Sinatra, Roy Orbison et Albert Ayler et de proposer ce mélange sur scène. Un disque produit en 1980 par Subterranean Records, témoigne de ce premier état du Club Foot et des groupes qui gravitaient autour de Kelly à cette époque : The Longshoremen, Naked City (sans relation avec le groupe de John Zorn), Bay of Pigs et The Alterboys. Les thèmes du Club Foot qui ouvrent et concluent cet album furent interprétés par libre association des membres des différents groupes cités. Ce fut le premier Club Foot Orchestra. On peut en écouter des extraits ici et même télécharger cet album, dont la musique ne paraît pas avoir quarante ans d’âge !

Après avoir joué dans quelques productions de Richard Kelly, je m’installai dans un appartement au-dessus du Club Foot. Après quinze mois d'angoisse causée par les stridences qui venaient de l'étage inférieur, je formai un orchestre pour jouer à un festival du Club Foot en juin 1983. Suivant une éthique personnelle visant à l'égalitarisme, tous les musiciens furent les bienvenus, les débutants jouaient un rôle simple, mais essentiel, les plus affirmés jouaient les parties plus difficiles et les solistes jouaient par-dessus tout ça. Nous nous appelâmes Orquestra FOOT a dentra la Boca. La formation incluait trois membres du groupe de Kelly : Opter Flame, Karl DeLovely et Bruce Ackley. Étaient aussi présents Neil Kaku à la basse, Eugene Chadbourne à la guitare et Tutti à la clarinette basse, plus Beth Custer, Josh Ende et Arny Young, qui furent des figures importantes dans les formations ultérieures du CFO. Pour ce premier concert, l’orchestre montra une prédilection pour les mesures bizarres : ma composition The Trial of Silly Satan commençait par un thème africain joué en 12/8, passait en 7/4, 11/8, 5/4 et 13/8 avant reprise du thème. Un mois après ce festival, Richard Kelly se suicida chez lui.

L’orchestre, rebaptisé The Club Foot Orchestra, en référence au lieu d’origine et en hommage à Richard Kelly, se reforma en octobre 1983 pour se produire au Horn Reborn Festival à San Francisco. Pendant quelques années, le CFO joua dans la plupart des clubs de la ville. Deux disques, produits par Ralph Records, témoignent de cette période du Club Foot Orchestra :
Wild Beasts, en 1985 et Kidnapped, en 1987
incluant des musiciens comme Snakefinger, Beth Custer, Eric Drew Feldman, Dave Barrett, Dick Deluxe Egner, Josh Ende, Arny Young, Julian Smedley, Dave Kopplin, Raoul Brody and Opter Flame.
Ces deux albums sont aujourd’hui réunis sur un seul CD chez Rastacan Records.

L’histoire du Club Foot (seconde période)

Richard Marriott est compositeur, musicien, producteur et créateur d’instruments depuis plus de trente ans. Il a composé pour le cinéma, la télévision et différents arts du spectacle : la danse, le théâtre et l’opéra, mais aussi pour des installations et jeux video (il fut employé par la société Atari), englobant un éventail de styles, de l’avant-garde à l’industrie du commerce traditionnel.

Fondateur et directeur artistique du Club Foot Orchestra, qualifié de premier ensemble musical pour ciné-concert, Richard Marriott a composé pour cette formation les musiques des films suivants : 

Calligari, 1987
Nosferatu, 1989
Sherlock Junior, 1992
Metropolis, 1991
Pandora’s Box, 1995
Les mains d’Orlac, 1997
Legong dance of the Virgins, 1999
en collaboration avec Made Subandi et la formation Gamelan Sekar Jaya
Potemkine, 2005
Le fantôme de l’Opera, 2005

Et aussi, comme on peut le voir ci-contre, The Club Foot Orchestra a repris des films de Federico Fellini, mis en musique par Nino Rota...

extrait du Cabinet du docteur Calligari

dimanche 19 février 2012

Jean-Jacques Grandville [1803-1847]

Portrait de Grandville par Benjamin Roubaud
J. J. Grandville s’inscrit de bon droit au patrimoine français des arts graphiques, même s’il est à regretter que son œuvre ne soit toujours pas mise plus largement à disposition et portée à meilleure connaissance du public. La qualification de "caricaturiste", assurément restrictive, n’a pas permis de prendre la pleine mesure de son talent. Certes, Grandville fut caricaturiste, d’ailleurs précocement, mais il fut aussi bien plus que ça, ses dessins et estampes ouvrant à une dimension plus grande, traçant une voie originale qui dépasse les limites du genre, se rangent aujourd’hui parmi les trésors de l’illustration et de la création graphique en général.

Jean Ignace Isidore Gérard naît le 13 septembre 1803 à Nancy, y grandit et reçoit ses premières leçons de dessin de son père, peintre miniaturiste. Connu plus tard sous le pseudonyme de Jean-Jacques Grandville (du nom de scène qu’il a repris de grands-parents comédiens) il sera toujours appelé Adolphe par les siens, du prénom d’un frère mort deux mois avant sa naissance. Déjà, la mort rôde et continuera de l’accompagner tout au long de sa vie, relativement courte. Dans un premier temps, donc, le prénommé Adolphe suit les enseignements de son père puis s’émancipe assez rapidement du dessin traditionnel, se faisant une spécialité de "défigurer ces physionomies que l’adulte met tout son art à figurer". Son talent s’affirme et il développe son art du grotesque (qui est à l’origine même de la caricature).

Dans l’histoire de l’art, Nancy garde la mémoire du célèbre dessinateur et graveur lorrain Jacques Callot (1592-1635), l’auteur des Grandes misères de la guerre, de la série des Gobbi et des Balli et qui fit connaître en France les personnages de la Commedia dell’arte.

Les métamorphoses du jour, 1829

Il n’est pas indifférent de savoir que Grandville est né dans la patrie de Callot, car il a plus d’un trait de ressemblance avec le graveur de Nancy : et d'abord de l'esprit, de l'observation, l'humeur polémique ; puis un mélange tout à fait imprévu de réalisme et d'idéal, une forme correcte, positive, aride même, mise au service des plus fantastiques inventions ; un contour net enfermant une idée souvent indécise, un contraste perpétuel enfin entre l'élévation de la pensée et la prose du crayon.

Notice sur Grandville, de Charles Blanc
préface aux Métamorphoses du Jour 
édition Gustave Havard, 1854



Capitale du Duché de Lorraine et important carrefour commercial, Nancy n’est plus, après la chute de l’Empire en 1815, qu’une ville de province appauvrie, déclinante. Au foyer des Gérard, la vie n’est pas facile…

Les métamorphoses du jour, 1829
Du milieu à la fin du XVIIIe siècle, la caricature connaît un succès important, en Allemagne (Chodowiecki, Busch) et surtout en Angleterre, avec des dessinateurs comme James Gillray, Thomas Rowlandson, Henry William Burnbury ou George Cruikshank et cette forme d’expression s’étendra en France, véhiculée par la nouvelle presse satirique. Dès 1820, Grandville conçoit des créatures hybrides, mi-hommes mi-animales qui deviendront rapidement la marque de son talent et qui ne le quitteront plus. Cet art de la métaphore animale et de l’analogie n’est pas sans lien avec l’essor de la physiognomonie, "science" (indéfendable aujourd'hui) mise en avant par l’écrivain suisse Johann Kaspar Lavater, qui eut une grande influence sur l’art des caricaturistes. Grandville y porte manifestement de l’intérêt, même si son art de la métaphore animale s’attache avant tout à une mise en scène du symbole et à l’allusion, ainsi qu’à de plus anciennes formes de cryptographie.

Un texte instructif de Philippe Kaenel, professeur d’histoire de l’art, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, sur les liens de Grandville avec la physiognomonie, l’histoire naturelle, l’anthropomorphie et la typologie socio-politique balzacienne :

Deux planches de Grandville parues dans le Magasin pittoresque, 1843
 
Premiers recueils de lithographies

Le peintre miniaturiste Léon Larue (1785-1834), connu sous le nom de Mansion détecte le talent de Grandville et le fait venir à Paris en 1824.

Chez Mansion, qui l’avait pris dans son atelier, il imagina un jeu de cartes fantastique de cinquante deux pièces, que Mansion trouva si remarquables qu'après les avoir corrigées du regard, il les publia sous son nom, avec le titre de Sibylle des Salons.
Charles Blanc, ouvrage cité
  
Il collabore à quelques publications avant de réaliser sous son nom une série de 73 lithographies dans lesquelles des personnages humains sont représentés avec une tête d'animal et mis en scène dans un rôle de la "comédie humaine", œuvres accompagnées de textes d’auteurs divers : Les Métamorphoses du jour (1828-29) auront un très grand succès et susciteront des imitations de la part d’autres artistes, ce dont Grandville ne manquera pas de se plaindre. En tout cas, à 26 ans, il est à présent un dessinateur célèbre, mais pas forcément bien riche.

Il devient ensuite l’élève d’un peintre qui veut l’initier à son art, mais la peinture l’embarrasse, il répugne à ce procédé et ses entraves matérielles qui l’empêchent d’exprimer librement sa pensée. Grandville va ensuite dessiner des costumes de théâtre, et puis c’est l’apparition d’une nouvelle technique d’impression et de représentation qui contribuera singulièrement à la gloire de Grandville : la lithographie (découverte en 1796, puis largement utilisée au début du XIXe).

Grandville voulut exécuter la lithographie à la manière d’une gravure : au lieu de grener son dessin ou de l’estomper, il arrêta vivement ses contours, ombrant avec des hachures, précisant de plus en plus ses formes au moyen des tailles, et faisant entrer ses figures dans la pierre avec son crayon, comme il les eût rentrées dans le cuivre avec un burin. C'est absolument l'histoire de Callot, lorsqu'il imagina de substituer au vernis mou, dont se servaient les graveurs à l'eau-forte, le vernis des luthiers, qui, étant ferme et dur, donne plus de netteté au travail de la pointe et permet au graveur de sculpter, pour ainsi dire, son dessin sur la planche.
Charles Blanc, ouvrage cité

Satire politique

Le courant romantique fait son entrée en France à cette époque et ne manque pas d’influencer Grandville, qui se forge par ailleurs une opinion libérale, anticléricale. Ses caricatures politiques caractérisées par une merveilleuse fécondité d’inspiration satirique, suscitent bientôt l'engouement. À la même période, Charles Philippon fonde le journal La Silhouette (album lithographique qui contient un volume intitulé Journal des caricatures) qui paraîtra de décembre 1829 à janvier 1831. Grandville, associé du journal, collabore avec Honoré Daumier, Henri Monnier, Honoré de Balzac. En novembre 1830, durant le règne de Louis-Philippe, Charles Philippon fonde un nouveau journal hebdomadaire satirique La Caricature, organe d’opposition au régime monarchique, Grandville fait partie de l’équipe, avec Honoré Daumier, Achille Devéria, Auguste Raffet, qui prennent pour cibles de leurs attaques la bourgeoisie, la corruption des magistrats et l'incompétence du gouvernement. Malgré les procès, Philippon ne baisse pas les bras : en 1832, il fonde et dirige un quotidien illustré, Le Charivari (qui durera plus d’un siècle, jusqu’en 1937) qui finira par absorber La Caricature en 1843 : Grandville continue de participer à ces publications en compagnie de Daumier et Monnier, mais aussi du photographe Nadar (qui fut aussi caricaturiste), André Gill, Gavarni, Cham, Gustave Doré… C’est une époque intense pour les caricaturistes, malgré les démêlés avec la justice.
Descente dans les ateliers de la liberté de la presse, estampe
Cette presse satirique n’a pas les faveurs de Adolphe Thiers, qui fait promulguer en 1835, sous le règne de Louis-Philippe, une loi exigeant une autorisation préalable pour la publication de dessins et de caricatures. Après ce rétablissement de la censure, Grandville, viscéralement attaché à la liberté de la presse, se sent profondément atteint par les attaques incessantes de la police ; il est même perquisitionné et la fouille désordonnée opérée par les gendarmes le heurte profondément.

C'est véritablement une œuvre curieuse à contempler aujourd'hui que cette vaste série de bouffonneries historiques qu'on appelait la Caricature, grandes archives comiques, où tous les artistes de quelque valeur apportèrent leur contingent. C'est un tohu-bohu, un capharnaüm, une prodigieuse comédie satanique, tantôt bouffonne, tantôt sanglante, où défilent, affublées de costumes variés et grotesques, toutes les honorabilités politiques. Parmi tous ces grands hommes de la monarchie naissante, que de noms déjà oubliés ! Cette fantastique épopée est dominée, couronnée par la pyramidale et olympienne Poire de processive mémoire.
Baudelaire, Curiosités esthétiques " VII. Quelques caricaturistes français" (1868).

Réception au Palais des Poires, estampe

Grandville illustrateur

Après cette période de mise sous contrôle, Grandville se tourne presque exclusivement vers l'illustration d’ouvrages, tels que les œuvres de Balzac, les Chansons de Béranger, et classiques de la littérature : les Fables de La Fontaine et celles de Florian, Don Quichotte, les Voyages de Gulliver, Robinson Crusoé.

Les oreilles du lièvre, La Fontaine, 1837
Il continue à publier des recueils de lithographies : Les Cent Proverbes, Les Fleurs animées, participe aux illustrations des Scènes de la vie privée et publique des animaux, une satire initiée par Jules Hetzel en référence à La Comédie humaine, et au Diable à Paris. Il collabore également au Magasin pittoresque de Charton.

Timide à l’excès, dans son dessin aussi bien que dans la vie, Grandville n’était jamais content de lui. On ne saurait imaginer la peine que lui coûtait la moindre de ses figures ; il y dépensait un temps incroyable, une patience de bénédictin. Il y a telle de ses vignettes qu’il a recommencée dix fois, toujours armé contre lui-même de ce génie de la satire qui était son tourment et sa force.
Charles Blanc, ouvrage cité
ombres portées, La Caricature, novembre 1830

Le magasin pittoresque

Il est un recueil où Grandville aimait à publier ses plus délicates fantaisies, le Magasin pittoresque. Cette publication populaire, instructive, pleine de choses, frappée au coin du bon goût et de l'art, et où la morale a trouvé le moyen d'être charmante, elle plaisait par-dessus tout à notre satirique ; il l’appelait son "cher magasin", et l'aimait d'autant plus qu'elle était dirigée, alors comme aujourd'hui, par un homme d'élite (Édouard Charton) dont il appréciait la distinction et l'amitié.
Charles Blanc, ouvrage cité

Drames familiaux

Il faut revenir en arrière pour comprendre l’état psychologique de Grandville à la fin de sa vie. Le 22 juillet 1833, Grandville épouse sa cousine Marguerite Henriette Fischer (1810-1842) et déménage dans un nouvel appartement. Leur premier fils, Ferdinand, naît en 1834, mais ne vit que quatre ans. Un deuxième fils, Henri, vient au monde à l'automne 1838, mais meurt en 1841, étouffé en mangeant un morceau de pain, en présence de ses parents. Georges, son troisième fils, naît en juillet 1842. Lors de ses grossesses précédentes, et cette fois encore, la santé d'Henriette s'est détériorée et elle décède le même mois d'une péritonite. En octobre 1843, Grandville se remarie. Armand, le seul enfant de ce remariage avec Catherine Marceline ("Céline") Lhuillier (1819-1888), naît en 1845. Georges, le troisième fils de son premier mariage, âgé de 4 ans et demi, meurt en janvier 1847 après une courte maladie. Grandville ayant perdu en dix ans sa femme et ses trois enfants est physiquement et mentalement brisé. Il tombe malade à plusieurs reprises. En 1847, alors qu'il séjourne dans sa maison de villégiature de Saint-Mandé, il est atteint d'une crise de folie et est transporté dans une clinique de Vanves. Le pressentiment de sa mort ne le quitte pas, il l’annonce, en dépit de l’avis des médecins et, en effet, le 17 mars, deux mois après la mort de son fils Georges, Grandville décède.

Grandville fantastique : plongée dans "un autre monde"

La fosse aux Doublivores (Un autre monde)


Son art zoomorphique avait atteint un sommet en 1842 dans Scènes de la vie privée et publique des animaux. Son œuvre s'était orientée chaque fois de manière plus prononcée vers l'hybride, l'étrange, le monstrueux et à la suite cet ouvrage, Grandville franchit en effet un pas supplémentaire en donnant totalement libre cours à son imagination, pour créer son œuvre la plus étonnante, où se mêle délire et virtuosité : Un autre monde, édité chez Fournier en 1844 ouvre à un "nouvel univers", un peu en réponse au Voyage où il vous plaira illustré par Tony Johannot, publié en 1843 chez Hetzel (il s'était ouvert de son idée auprès de cet éditeur et il eut le sentiment, une fois de plus, d’avoir été plagié). Un autre monde, composé de 185 gravures sur bois, comporte en sous-titre la somme et la synthèse de ses thèmes de prédilection : Transformations, visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations, pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories, rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses, lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses et autres choses... Tout un programme !

Un autre monde, 1844

De même que Jacques Callot créa des diableries à défrayer tous les Charivaris du monde, de même il n'est sorte de motifs que Grandville n'ait inventés et mis en circulation à l'usage des journaux pour rire. On dirait que Grandville, après avoir longtemps observé la création, a fermé les yeux, et a vu se confondre dans sa tête de songeur les différents degrés de l'échelle des êtres, les divers étages de la vie, depuis l'homme jusqu'au mollusque.
Charles Blanc, ouvrage cité

L’univers fantastique de Grandville a inspiré bien des artistes après lui, depuis les surréalistes, qui le considérèrent comme un précurseur, jusqu’aux artistes contemporains.

Un autre monde, 1844
Certes, c’est une œuvre insolite que la lanterne magique de Grandville, telle un "malin génie", offre à nos yeux déconcertés : un théâtre d’êtres fictifs et de songes, de formes inédites où le grotesque, le bizarre, l’impossible et le monstrueux en viennent à nous déranger l’esprit. À malin, malin et demi ! Si ce n’est moi, c’est donc lui le fou, dit le spectateur dans son trouble. Et la critique dans son ensemble assigne l’artiste au tribunal de la folie. Aurait-elle offusqué notre bouffon de caricaturiste, lui qui s’en fut, trimbalant marotte et grelots, conduire en leur dernière demeure la Charge et la Fantaisie et mourir triste à la Maison de Santé de Vanves ? Comme sa mort, son œuvre entre songe et mensonge paraît sourdre de ce "sommeil de la raison" qui, pour Goya, "produit les monstres". Quant à lui, sombre, discret, secret, il semble avoir scellé un mauvais pacte avec la Reine de la Nuit. Sa vue durant, les graveurs ont dénaturé son dessin ; après sa mort, son fils, brûlant sa correspondance, a jeté un voile sur sa vie. Grandville ne se livre que dans les "on dit", les "non-dits" de sa vie, l’inédit de son art.
Mais toute de faux-semblants, l’œuvre de J. J. Grandville l’est aussi dans ces déguisements nocturnes, bien fol qui s’y fie ! Il y a loin en effet du "caprice" au dessin de l’artiste, positif et réaliste, consciencieux et méthodique, témoin de la constance de son propos : montrer, dénoncer, mettre en lumière les défauts de son temps.
Extrait de La vie et l’œuvre de J.J. Grandville,  Annie Renonciat (ACR Vilo, 1985)

Un autre monde, 1844
 Biblio

Bibliothèque nationale de France / Gallica
 

mercredi 1 février 2012

Henri CALET [1904-1956]

Votre lièvre précieux avait depuis longtemps la volonté de témoigner de sa haute estime et d'exprimer son infinie tendresse pour l’écrivain Henri Calet, état de franche empathie qui le pousse à prêter les ouvrages de ce monsieur aussi souvent que possible. De fait, pour le besoin de ce billet, j’allai m’enquérir de son premier ouvrage « La belle lurette » et constatai avec désappointement l’absence de l’objet de ma bibliothèque en bois lunaire sculpté, située à l’angle de la 37e et 38e galerie de mon terrier.. Comme tant d’autres livres qui attendent dans l’antichambre des acquisitions futures, espérant un très hypothétique héritage d’oncle américain (ou de tante chinoise), le rachat de ce livre devra lui aussi attendre, conformément à son titre, un bout de temps. Ce livre par lequel le petit monde de Calet me fut un jour découvert et dont je suis momentanément dessaisi fut publié en 1936 chez Gallimard, grâce aux bons soins de Jean Paulhan, qui possédait une solide connaissance et forte intuition de la « chose » littéraire. Et les lecteurs (femmes & hommes, comme ont dit des humains en général) de l’œuvre de Calet se montrent toujours étonnés (et irrités) du malheureux manque de représentation de l’auteur au sein même des bibliothèques et de la méconnaissance d’icelui (quand ce n’est pas ignorance complète) auprès des professionnels du livre.

Incisif, mordant, Henri Calet impose par sa tenue et sa retenue : c’est un maître de l’expression, observateur attentif des petites manies de ses semblables et des grands travers de son époque. Comme d’autres écrivains de sa génération, Calet témoignera sans ambages, ni arrogance ni bassesse, de son expérience de la guerre (Le bouquet, écrit en 1942, publié en 1945), mais aussi de l’après-guerre (Contre l’oubli, recueil de chroniques et reportages parus dans les revues Combat et Terre des hommes), au moment où le public souhaite « tourner la page » d’un passé encombrant et ne rien faire d’autre que s’y soustraire (ou s’en distraire). Avec Calet (et quelques autres écrivains perfides, maintenus en purgatorium), il est vrai que la gaieté n’était pas au rendez-vous. Son écriture peut bien être savoureuse et paraître au premier abord légère, elle renferme des piments forts, des essences lourdes (et réciproquement). La rencontre se fera bien des années plus tard, passé le contrat d’allégresse, trop tard pour le temps d’une existence passablement agitée (1), qui se sera consumée un peu trop vite. Henri Calet finira ses jours chichement, vivotant d’une suite de travaux de commande, et il aura le chic de mourir de crise cardiaque un jour de 14 juillet. En 1956, sous le soleil de Vence.

(1) France Culture avait consacré en septembre 1997 son émission « Une vie, une œuvre » à l’écrivain, mais je n’ai pas pu retrouver sa trace dans les archives de Radio France. Si quelqu’un(e) a de meilleures informations…