La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

mardi 31 mai 2011

La lune : voyages et spéculations IX [1926-1954]

De façon nette, à partir des années 1930, un nouvel esprit se fait jour, issu des pulps magazines, un genre de "fiction spéculative" (selon l’expression de Robert A. Heinlein) plus couramment nommé "science-fiction", bientôt réduit à son acronyme SF. Autant le dire tout de suite : dans ce monde nouveau, où les planètes fourmillent et les univers spatio-temporels se succèdent, la lune est généralement remisée au placard. J. H. Rosny aîné, qui crée dès 1925 le terme astronaute, envoient tout de go ses héros naviguer dans l’infini. Et il a forcément raison, parce que le lectorat ne se satisfait plus d’excursions en banlieue terrestre. Beaucoup d’auteurs suivront ce modèle, se donnant les coudées franches, franchissant allègrement les limites de notre galaxie et inventant des mondes parallèles, labyrinthiques (parfois terrifiants, comme celui de Howard Philip Lovecraft), dont on ne sait où ils se situent précisément. Épopées intergalactiques, space operas… Le cosmos, largement imagé, devient la nouvelle scène d’un spectacle illimité, avec ses cycles, ses sagas. En même temps que l’espace se dilate, le monde se réduit… Les vraies réussites littéraires aussi. L’Amérique tient déjà un grand marché de la presse populaire et renforce son pouvoir par une véritable industrie de divertissement : amazing stories, wonder stories, astounding stories… Néanmoins, la plupart des principaux écrivains classiques de science-fiction émergeront de ces magazines spécialisés : Isaac Asimov, Frank Herbert, Ray Bradbury, Arthur C. Clarke, Frederik Pohl, Robert A. Heinlein, Alfred Bester, A. E. van Vogt, Clifford D. Simak, Theodore Sturgeon, etc. Dans le même genre, quelques auteurs européens se distingueront également (Michael Moorcock, J. G. Ballard, Brian Aldiss…) et une voie stylistique plus ambitieuse et expérimentale s’ouvrira, faisant de la SF un genre littéraire à part entière (certains auteurs ne se limitant pas au roman ou à la nouvelle, mais écrivant aussi des essais). Andreï Platonov, par exemple, comme d’autres écrivains russes, forgeront un univers à leur façon, dans des conceptions idéologiques forcément différentes, mais pas toujours diamétralement opposées… C’est la forme extraterrestre d’utopie revisitée, en général négative, dont Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, publié en 1931, reste l’un des meilleurs exemples (précédé en cela par Nous autres de Eugène Zamiatine). Pris dans le tourbillon de cette production foisonnante, votre lièvre précieux se trouve bien en peine, à mesure qu’il se rapproche de Spoutnik et surtout d’Apollo 11, de trouver d’authentiques récits de voyages lunaires dignes d’attention, sans parler des conjectures qui peuvent y être associées. Inutile de poursuivre de vieilles lunes, comme le dit si bien Alexandre Vialatte en 1959, dans l’une de ses chroniques :
Depuis Cyrano de Bergerac (qui était de Paris, comme chacun sait), on ne rêvait plus que d’aller dans la Lune, on en faisait des romans, des films, des équations ; bref, on n’en dormait plus […] La Lune étant conquise, on ne peut plus la promettre ; elle a perdu de son intérêt ; ce n’est plus qu’une commune de banlieue ; un hameau, un lieu-dit, une station de métro.
On se démarquera donc, dans cet avant-dernier volet, des listes "bricabracantesques", par une sélection toujours plus resserrée, après avoir opéré un tri parmi toutes sortes de romans populaires d’aventures fantastiques, livres illustrés pour la jeunesse ou romans d’anticipation à vocation éducative…

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Andreï Platonov  (pseudonyme de Andrei Platonovich Klimentov (1899-1951)
La Bombe Lunaire (The Innermost man), 1926
Dans le genre littéraire de la science-fiction, qui était très à la mode dans les années vingt de la littérature soviétique, Platonov y trace ses motifs dominants, typiques de la littérature prolétarienne : l’élan à la conquête du cosmos, le sentiment profond de la transformation de l’univers, le culte de la machine, la foi inébranlable dans la raison et la science, capables de perfectionner l’essence du monde et de l’homme. Agronome, Platonov s’était tourné vers la littérature avec des œuvres de science-fiction qui sont parmi les exemples les plus extraordinaires de ce genre.

Entre "science fiction" et "real fiction" : Les modèles de l’occident et l’utopie littéraire dans l’œuvre de A. Platonov (Quatrième congrès international de l’association portugaise de littérature comparée)

Il n’empêche que l’écrivain est rapidement mis hors-circuit par le régime, celui-ci estimant que ses écrits ne s’accordent pas aux impératifs du "réalisme socialiste" (critique de la bureaucratie, pessimisme). De fait, après 1933, ses écrits sont régulièrement confisqués. Il faudra attendre, pour redécouvrir les œuvres de cet auteur, l’ouverture des archives littéraires du KGB, soixante ans après.

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Otto Willi Gail (1896-1956)
La pierre de lune (Der Stein wom Mond), 1926
Un voyage dans la lune (Hands Harts Mondfahrt), 1928
Journaliste et auteur de science-fiction allemand, Otto Willi Gail écrit des romans d’anticipation en direction de la jeunesse qui se distinguent par une grande érudition et une grande attention portée aux détails techniques. Alors que nombreux de ses romans furent traduits en anglais, Un voyage dans la Lune fut le seul à l’être en français :
Ils sont 11 à embarquer à bord du "Selenit", le vaisseau spatial construit à Philadelphie qui les mènera sans encombre jusqu’à la Lune. Comme souvent dans les récits lunaires, l’alunissage est assez brutal. À l’inverse de ce que nous connaissons, le départ se fait en mer, dans l’Océan Pacifique (la base de lancement est un steamer) et le retour se fait…dans la forêt de Compiègne !

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Thea von Harbou (1888-1954)
Une femme dans la lune, 1928
Romancière, scénariste (de Murnau, Carl Dreyer et de Fritz Lang, qu’elle épousa en 1922), réalisatrice de deux films et actrice de théâtre allemande. Le roman Une femme dans la lune fut traduit en français et adapté dès l’année suivante au cinéma. On lui doit également "Metropolis" dont elle écrivit d'abord la nouvelle, puis le scénario en collaboration avec Lang. Le nom de Thea von Harbou est indissociable du cinématographe allemand, entre les deux guerres. Théa von Harbou adhérait en 1932 au parti nazi tandis que Fritz Lang fuyait le régime. Ils se séparèrent l’année suivante.
Synopsis du film :

Le professeur Manfeldt se fait ridiculiser par ses confrères alors qu'il prétendait qu'il existait des mines d'or sur l'astre lunaire. Trente ans plus tard, Wolf Helius souhaite construire une fusée pour aller sur la Lune. Friede Velten et l'ingénieur Hans Windegger, sont intéressés par ce projet. Un groupement financier contrôlant le marché de l'or accepte de financer l'expédition.


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Theo Varlet (1878-1938)
La grande panne, 1930
Aurore Lescure, pilote d’astronef, 1943 (posthume)
Au début de La Grande Panne, une jeune femme part seule vers la Lune dans une fusée construite par son père, un savant américain. Aurore Lescure n’atteint pas son but mais elle récupère des poussières de météorite entre 1000 et 4000 km. Son engin retombe en France où vont se développer des poussières alien qui se nourrissent d’électricité…

Théo Varlet annonce dans ce livre qu’il y aura une suite au roman, sous le titre Les Naufragés d’Eros, mais ce sera en fait Aurore Lescure, pilote d’astronef.



Extrait du blog Astronautique
Note de l’auteur à l’édition de 1943 : 
Quelques critiques, ignorant l'état de la question astronau­tique, ont qualifié d'"utopiques impossibles" mes anticipations dans ce domaine. Tout en réservant pour le romancier d'imagination le droit strict de sortir de la réalité, je tiens à faire observer que des esprits de premier ordre, des savants et des techniciens d'une parfaite compétence, comme M. Robert Esnaut-Pelterie, croient et affirment la possibilité et la réalisation prochaine des voyages interplanétaires : "Ma conclusion est aujourd'hui que, si l'on pouvait réunir les fonds nécessaires, il est infiniment probable que le voyage de la lune et retour serait effectué avant dix ans." 
Biographie de Théo Varlet sur Wikipedia


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Léon Groc (1882-1956)
Une invasion de Sélénites, 1941
Homme de lettres (auteur de nombreux romans policiers et d'ouvrages spécialisés dans la science-fiction), journaliste de profession, grand reporter, Léon Groc termine sa carrière au Figaro comme chef des informations de nuit. Ce roman est réédité dans La cité des ténèbres et autres voyages excentriques (éditions Les moutons électriques, 2011)

Présentation de l’éditeur
Un fort volume réunissant trois romans de Léon Groc (1882-1956), grand romancier français populaire très injustement négligé : La Cité des Ténèbres (1926), Une invasion de Sélénites (1941) et La Planète de cristal (1944). Il s'agit de trois chef-d'oeuvres qu'il nous semble important de faire aujourd'hui redécouvrir. L'aventure scientifique est de retour : il faut explorer les cavernes mystérieuses cachées sous la mer ; il faut lutter contre l'invasion des extraterrestres venus de la Lune ; il faut partir vers le lointain astre de cristal ! Suspense, dangers, énigmes et découvertes : tout le charme puissant d'une certaine anticipation.

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Arthur Charles Clarke (1917-2008)
La nouvelle sentinelle (in Avant l’Eden), 1951
Arthur C. Clarke est un inventeur et auteur de science-fiction britannique, mort à Colombo, au Sri Lanka, où il s’était retiré depuis 1956.

Alors qu’une équipe de scientifiques est venue pour cartographier et étudier la Lune, un scintillement, qui ne semble pas naturel, sur un escarpement lointain, attire leur attention. Arrivés sur place, les scientifiques découvrent avec surprise un artefact protégé par un champ de force, qui n’a pu être laissé là que par une civilisation extrêmement avancée de passage dans notre système solaire, il y a des millions ou des milliards d’années. Mais le plus inquiétant est qu’à peine découvert, l’objet s’est mis à émettre un signal. Que va-t-il se produire maintenant ? Allons-nous recevoir de la visite ? D’autant que le destinataire ne semble pas très éloigné.


Cette nouvelle, probablement la plus célèbre d’Arthur C. Clarke, servit de base pour le film 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, pour lequel il a développé l’idée de départ et publié le livre éponyme en 1968.




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Georges Prosper Rémi, dit Hergé (1907-1983)
Objectif lune, 1953 – On a marché sur la lune, 1954
Hergé a consulté un de ses amis, le scientifique Bernard Heuvelmans ainsi que le livre d’Alexandre Ananoff, l’Astronautique. On peut remarquer aussi que les parties de l’album Objectif Lune traitant de la réalisation du projet s’inspirent très largement du film Destination... Lune ! (Destination Moon, 1950) de l’auteur Robert Anson Heinlein et du réalisateur Chestley Bonestell.
Les sources techniques de Hergé sont principalement les programmes et recherches de Wernher von Braun et Hermann Oberth, qui projetaient, dès avant-guerre, de provoquer un impact sur la Lune avec une fusée. Ce même Oberth se trouve être le conseiller technique d’un film de Fritz Lang réalisé en 1929, La Femme sur la Lune (Frau im Mond, adapté de la nouvelle de Théa von Harbou), les décors et les options technologiques (notamment la "manœuvre de retournement", solution envisagée par Oberth pour résoudre l’épineuse question de la gravité artificielle par accélération continue) se retrouvent presque intégralement dans Objectif Lune et On a marché sur la Lune.

mardi 24 mai 2011

Nocturne, Bill Domonkos [la video idéale du lièvre lunaire]



Bill Domonkos est né à Toledo, Ohio, où il a commencé à faire des films en Super 8.

Réalisateur et videaste, son travail associe animation par ordinateur 2D et 3D, effets spéciaux, photographies, videos et films d’archives détournés.





 
Réalisé en  2008, ce film emprunte des extraits poétiques de Percy Bisshe Shelley (1792-1822), sur une musique de Tchaikovsky (Nocturne, op. 10 pour violoncelle et orchestre)

Durée totale : 4 minutes 44

Pour voir le film, cliquer sur l'image >



Merci à Vincent Capes, Cyber-Argonaute.

vendredi 20 mai 2011

Arcane 18 et fragment du "Fragment du Sélénite" [Henri Pichette]





Si doivent m'accuser d'être dans la lune les étranges innocents qui se vantent d'avoir les pieds sur terre, eh bien ! je passerai aux aveux tout de go : "Je suis un Sélénite."

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La lune fait la part belle de la mort dans le ciel de la vie.


Les nobles loups y hurlent.
Les sages hiboux la hululent.





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comme un appeau tout de silence et de clarté
comme un leurre d'amour par belle nuit d'été







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voyeuse
qui ne se départ jamais de sa sérénité
alors qu'en chaleur les chattes noctivagues
feulent à cœur tendre






Fragment du Sélénite, 1948
de Henri Pichette (1924-2000)

mercredi 18 mai 2011

La lapine s'endort après l'amour !

L’animal semble s’affaler sur le sol, ses oreilles chutent, des soubresauts agitent son corps et, contrastant avec cette apparence de profond sommeil, l’électroencéphalogramme présente des signes d’éveil qui consistent principalement en ondes sinusoïdales à la fréquence de 7 à 10 cycles par seconde (le rythme thêta1). Cette activité est surtout intense dans l’hippocampe et dans les structures olfactives […]  Le lapin n’est pas un rêveur. Toujours traqué et sous la menace d’un carnassier vorace ou du carnier d’un chasseur, l’animal ne dort que d’un œil et ne fait ses phases de sommeil paradoxal qu’à la dérobée ; son cerveau est alors envahi par un rythme thêta plus rapide que pendant l’éveil : comme s’il avait hâte d’en finir.

Jean-Didier Vincent, extrait de La chair et le diable

1 Le rythme thêta désigne la ronde des influx dans le circuit hippocampique, qui s’accomplit de façon rythmique par périodes de 100 à 200 millisecondes. Ce rythme paraît activer la formation des souvenirs.

dimanche 15 mai 2011

Dieu-Lapin, Jacques Prévert [extrait]

Dieu est un grand lapin
Il habite plus haut que la terre
Tout en haut là-haut dans les cieux
Dans son grand terrier nuageux.
Le diable est un grand lièvre rouge
Avec un fusil tout gris
Pour tirer dans l’ombre de la nuit
Mais Dieu est un gros lapin
Il a l’oreille du monde
Il connaît la musique
Une fois il a eu un grand fils
Un joyeux lapin
Et il l’a envoyé sur la terre
Pour sauver les lapins d’en bas
Et son fils a été rapidement liquidé
Et on l’a appelé civet.

Écritures saintes, J. Prévert (extrait), 1972


photo de Gilles Ehrmann, 1955

Eloge de la folie, Erasme [extrait]


En somme, si vous pouviez regarder de la Lune, comme autrefois Menippe, les agitations innombrables de la Terre, vous penseriez voir une foule de mouches ou de moucherons, qui se battent entre eux, luttent, se tendent des pièges, se volent, jouent, gambadent, naissent, tombent et meurent ; si l’on ne peut croire quels troubles, quelles tragédies, produit un si minime animalcule destiné à sitôt périr. Fréquemment, par une courte guerre ou l’attaque d’une épidémie, il en disparaît des milliers !

Traduction de Pierre de Nolhac

samedi 14 mai 2011

Les enfants dans la lune, suite [Amérique du nord]

Les Creeks disent que la lune est habitée par un homme et son chien. Les tribus natives de Colombie-Britannique (côte ouest du Canada) ont aussi leur légende. M. William Duncan écrit :
Par une nuit très sombre, on m’a raconté que l’on pouvait voir une lune sur la plage. Sur place, il y avait un disque lumineux, avec la silhouette d’un homme dessus. Le niveau de l’eau était alors très bas, et un des chamans avait allumé ce disque au bord de l’eau.  Ils l’avaient fait avec de la cire, et c’était une réplique fidèle de la lune, qui était alors pleine. C’était un spectacle impressionnant. Il n’y avait rien autour, mais selon les indiens, les guérisseurs s’en servent pour parler avec l’homme de la lune.
M. Duncan fut à une autre occasion conduit au village ancestral d’une tribu d’indiens, dont le chef déclara :
C’est l’endroit où vécurent nos ancêtres, et ils nous ont raconté quelque chose que nous voulons vous raconter à notre tour : Une nuit, l’enfant d’un chef se réveilla et réclama de l’eau. Ses cris étaient bouleversants : "Mère, donnez moi à boire !", mais la mère n’y prêtait pas attention. La lune fut émue et descendit jusque dans la maison. S’approchant de l’enfant, elle dit : "Voici de l’eau, elle vient du paradis : bois.". L’enfant se saisit anxieusement du pot, avala le breuvage, puis, séduit par la lune, sa bienfaitrice, il s’en alla avec elle. Ils prirent un passage souterrain jusqu’à ce qu’ils ne furent plus en vue du village, puis montèrent jusqu’au ciel. Et le chef d’ajouter : Nos ancêtres nous racontent que la silhouette que nous apercevons dans la lune est celle de cet enfant. Le petit panier qu’il tenait en allant se coucher est aussi visible.

Moon lore, Timothy Harley
(traduction Léa-Kim Leboissetier)

dimanche 8 mai 2011

Les enfants dans la lune : Bil et Hjúki, Jack et Jill [Scandinavie, Grande-Bretagne]

Dans l’ancienne langue des pays scandinaves, le norrois, comme en langue allemande, le soleil est féminin et la lune masculin. La Völuspa (Prédiction de la voyante), poème cosmogonique faisant partie de l’Edda, ensemble de récits de mythologie nordique, d’origine islandaise, nous apporte une précision importante : la lune et le soleil sont frère et sœur, ils sont les enfants de Mundilfœri (au sens littéral, "celui qui conduit le temps") :
Il y avait un homme qui s'appelait Mundilfœri et qui avait deux enfants. Ils étaient si beaux et si splendides qu'il donna à son fils le nom de Máni et sa fille celui de Sol […] Mais les dieux se courroucèrent de cette présomption, aussi se saisirent-ils du frère et de la sœur: ils les placèrent en haut dans le ciel […] Máni dirige le mouvement de la lune et préside à la croissance et à son décours. (Snorri Sturluson, La mystification de Gylfi).

Un jour, Máni enleva deux enfants de la Terre, Bil et Hjúki, alors qu'ils revenaient du puits Byrgir, portant sur leurs épaules le seau Sæg au moyen du bâton Simul. Depuis, ils accompagnent la Lune, comme on peut le voir depuis la terre (probablement par allusion aux taches lunaires).

Dans l’édition de l’Edda de Snorri Sturluson, François-Xavier Dillmann précise :

Ces deux noms doivent faire référence aux deux phases opposées de la lune : d’abord le décours, période néfaste selon les croyances populaires, puis la croissance, période jugée faste. Ce passage, dont la source a pu être une strophe comportant une énigme, doit probablement être interprété de la façon suivante : arrachés à la terre, Bil et Hjúki font à présent partie intégrante de la lune, mais ils peuvent être vus depuis la terre lors de son décours (pour Bil) et de sa croissance (pour Hjúki). Les circonstances de leur enlèvement illustrent bien les liens unissant la lune et l’eau, et en particulier les phases lunaires et les marées.

Cette histoire se rattache à la croyance populaire très répandue de l'Homme dans la Lune et tous les anglais connaissent bien cette nursery rhyme : "Jack and Jill went up the hill / To fetch a pail of water / Jack fell down, and broke his crown / And Jill came tumbled after."

Au sujet de cette comptine, William Stuart Baring-Gould écrit :

Je n’hésite pas à affirmer que ces vers, qui nous semblent du nonsense, remontent à une période très ancienne et qu’ils ont un lien avec l’histoire des enfants Hjúki et Bil de la mythologie nordique. Les noms eux-mêmes nous l’indiquent. Hjúki, en norrois, doit se prononcer Juki, qui se lit communément Jack ; Bil, pour conserver l’euphonie et s’accorder à un prénom féminin, devient Jill. La chute de Jack, et celle, consécutive, de Jill, représentent la disparition progressive des taches de la lune, à mesure que celle-ci décroît. Mais le mythe nordique renferme une signification plus profonde que cette simple explication des ombres lunaires. Hjúki est dérivé du verbe jakka, to heap ou pile together (entasser, empiler), to assemble et increase (rassembler, augmenter) ; quant à Bil, il dérive de bila, qui signifie to break up, to dissolve (rompre, dissoudre). Hjúki et Bil symbolisent donc clairement le cours et décours de la lune, et l’eau qu’ils transportent suggère que la pluie dépend des phases de cet astre.