La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

vendredi 22 avril 2011

Florides helvètes, La fourmi rouge et autres textes, Charles-Albert Cingria [éditions l'Age d'Homme, 1983-1997]

 Le prodige seul m’absorbe.
Hyppolyte Hippocampe

Inclassable, singulier, irrégulier : Charles-Albert Cingria (1883-1954) est un hérétique parmi les Lettres, du moins le fut-il et l’est-il encore pour une part, toujours tenu au secret d’une trop petite compagnie, malgré la publication de ses Œuvres complètes (11 volumes, plus 5 de correspondance et 1 de bibliographie par les éditions de l’Âge d’Homme entre 1967 et 1981). Frappé d’une hérésie qui tient du paradoxe : pour quelqu’un qui se présente comme catholique romain - soi-disant dans la norme -, cet écrivain suisse errant reste victime d’un confinement injustifié, contraire en tout cas à son caractère cosmopolite, universaliste.
Du "dandy raffiné" d’avant-guerre au "pitre débraillé" de l'après conflit, Cingria semble avoir eu plusieurs vies, comme les chats ses amis. Pour ce versant biographique, conseillons d’abord de lire Pierre-Olivier Walzer qui introduit La fourmi rouge et autres textes pour tenter de comprendre l’évolution du fantasque personnage, la raison de ses mouvements et leur cartographie.
Clerc-voyant, frère nomade aux mollets d’acier, familier des prises de partis, dans le goût des fraticelli, un peu turlupin à vrai dire, proche du Libre Esprit : l’être au comble de l’affliction et de l’effroi sur lui-même finit par atteindre un point où il est libre et où il est pur. Qu'on ne s’étonne pas, après ces mots, que l’individu soit bouté hors de l’orthodoxie. "Vagabond ensorcelé", dit plus simplement Nicolas Bouvier, commentateur complice…
Auteur d’essais historiques, de traités de musicologie, propos variés, feuilles et chroniques… dispersant ses textes selon les opportunités, les humeurs et les besoins de sa survie (personne ne fut plus insoucieux de sa réputation d’écrivain, note P.O. Walzer), Cingria ne peut se contraindre et, à un moment ou un autre, part en roue libre : pas d’asservissement à la logique discursive, pas de lois d'invariabilité du sujet, de plan rigoureusement tracé... vous en serez prévenus ! C’est davantage un jeu d’émulations, de correspondances, de contiguïtés, dont la curieuse diversité assure la cohésion, épouse le cours d'une pensée non linéaire, d'où fusent les traits d’esprit ; une base d’écriture classique, mais jamais fermée, ponctuée d’improvisations, de saillies, de parabases qui font oublier au lecteur tout pénible travail de fabrication, écriture caractérisée par un flux qui irait directement de la pensée à la parole (et inversement), un miracle de transcription simultanée, d’immédiation grammaticale (dans tous les souvenirs des amis de Cingria, revient d’ailleurs cet art de conter, qui fait notamment l’admiration de Max Jacob : Il me raconte des histoires splendides et j’ai l’indélicatesse de prendre des notes quand il a fini et que je suis seul), art de conter qu’il tient autant des bibliothèques publiques que des bistrots populaires, dans lesquels, pour un surplus d’histoire justement, on lui accorde largement loisir de s’abreuver (un trait commun avec Erik Satie – ils se sont connus et Cingria en a fait un émouvant portrait en 1929 – mort lui aussi d’une cirrhose du foie, plus fréquemment resservis d’alcool que "lestés d’un sandwich").

 dessin de Géa Augsbourg

Comme le dieu Mercure aux sandales ailées (et vélocipédiste assidu, comme le fut Jarry), Charles-Albert suit d’instinct une route, aborde un carrefour, change spontanément de direction, se déporte, emprunte un chemin, nous emmène sur un sentier, dépose son cycle, s’allonge dans les herbes, fait un somme... Puis, au cœur de cette zone inconnue, sur la berge d’une rivière ou sur un banc de sable, voilà qu’il plonge dans le microcosme, relie les points de convergence, entre le génie du lieu, la nature vivante, les lettres, les arts, l’histoire, les mœurs, les astres, la religion, en retire une forme d’enseignement inversement proportionnelle à son étendue, qui fait soudain vibrer l’ordre apparent du monde ou la configuration cosmique… Observateur attentif de la nature, il en explore les bords avec une prose poétique véloce et gourmande, capricante et jubilatoire, où alternent des moments d’ivresse, de débordements, de jouissances portées par l’effet climax d’une double adjectivation, et des moments de sobre érudition, aphoristique, d’une rigueur et concision tout orientales.

De Cingria, je me souviens avoir lu prématurément Bois sec, bois vert, réédité en 1983 dans la collection L’Imaginaire de Gallimard ; lecture qui m’avait laissé perplexe - bêtement désemparé. Première approche et tentative de rencontre, qu’il était préférable de mettre en différé. De fait, bien des années plus tard, Cingria me raccroche par la manche pour un nouveau voyage, à l’issue duquel je reviens cette fois comblé, empli de délectation, de suavité (un mot qui revient souvent chez l’auteur). Plusieurs de ses ouvrages, lus à la suite, se trouvent à présent copieusement apostillés ! Il y a un temps pour lire Cingria et plein de conditions d’accès, auteur qu’il est nécessaire d’aborder avec la malice du détachement et le recul d’une maturité rendue tout à fait libre d’excès.

Les crapauds sont pythagoriciens.
Recensement


Pour en savoir +

jeudi 14 avril 2011

Le mystère du lapin blanc pascal ovarien

Le Lapin de Pâques est une survivance d’un symbole autrefois vénéré comme le plus haut des dieux, le Grand Lièvre Blanc, créateur de toute vie, alchimiste de l’immortalité et sauveur. Quand nous croquons dans son corps, maintenant en chocolat, nous répétons là un rite sacrificiel qui remonte à la nuit des temps. Une fois que l’on se rend compte du rapport entre le lièvre de la légende d’une part et la lune décroissante, symbole de dissolution et de mort et la lune croissante, symbole de renouveau et de renaissance d’autre part, auquel s’ajoute le lien qui existe entre la lune et les cycles de fertilité, on entrevoit la puissance archaïque de cet archétype psychologique qu’est le lièvre blanc pondeur d’œufs et la raison pour laquelle il perdure avec une telle ténacité au printemps dans notre Hémisphère nord.

Le lièvre était sacré pour sa personnification de l’aube, de l’est, de la blancheur, de la lune, de l’ouverture, du devenir et pour son bond caractéristique.


Le symbole du printemps (spring en anglais) bondit (spring en anglais) ! Le nom latin du lièvre Lepus donne le verbe anglais to leap, synonyme de to spring signifiant bondir et donnant le terme anglais offspring (la descendance) dont l’ancienne orthographe était of Spring.

Sa symbolique de l’aube, du passage de l’obscurité à la lumière est donc en grande partie liée à cette signification de spring et au message rédempteur de Pâques pour les Chrétiens.

Pendant au moins six mille ans, le lièvre fut un animal sacré presque partout dans le monde : dans l’ancienne Égypte, en Afrique, en Chine, au Tibet, en Inde, à Ceylan ; chez les Hottentots, les Aztèques, les Grecs, les Celtes, les Allemands, les Nordiques, les Britanniques, les Saxons, les Indiens d’Amérique du Nord et du Canada.

< La première manifestation fut la déesse à tête de lièvre Un-T ou Unnu-t, en Basse Égypte. On la connaissait déjà en 2686 avant JC, époque où les premières pyramides furent construites. Sa cité  Unnut, ou Cité de la Lune, existe toujours sous le nom moderne d’Eshmunein, à environ 135 km au sud du Caire et on peut voir cette divinité dans le fameux temple de Dendérah en Haute-Egypte. Lorsque, à partir de 2000 avant JC, le dieu Osiris devint populaire, on le représenta portant une coiffe en oreilles de lièvres, dont l’ombre était identique à celle de la Couronne Blanche de la Haute Egypte.

Le mot lièvre
L’ancien verbe égyptien signifiant être, un, était représenté par un hiéroglyphe de lièvre. Dans La Dame du Lièvre, John Layard déclare : le symbole du lièvre, un, peut être écrit pour vouloir dire lièvre, s’élever, bondir, s’ouvrir ou soleil levant. Il explique que le son un ne signifiait pas en réalité lièvre tout comme le mot anglais understand ne signifie pas to stand (se tenir) under  (dessous) mais comprendre. Un definit le concept de l’être et du devenir. Une représentation du dieu égyptien Osiris à Karnak est intitulée Osiris Unnefer. Nefer signifiant beau, brillant, gloire,  Osiris Un-nefer signifie donc Osiris le lièvre glorieux.

Le mot Unnefer est très proche de notre mot Univers. En fait, le nom de la déesse à tête de lièvre Unnu-t est à relier à celui  de la Mère Suprême Celte, la déesse Uni, qui a donné son nom à l’univers, qu’elle a créé. Du nom du lièvre vient aussi le mot français un (one, en anglais) ainsi que celui de l’île sacrée de Iona et le nom des déesses Io et Junon, le dieu-année d’Alexandrie Aion, les prénoms féminins contemporains June, Joan, Una et même le prénom masculin John. Le mot anglais signifiant le lièvre, hare, de l’Anglo-saxon hara, vient du Sanskrit sasa, voulant dire à la fois celui qui bondit, lièvre et les taches sur la lune, et est une partie du mot lune sasin.

 

L’Europe avait sa déesse saxonne à tête de lièvre, Eostre, Oestra, Ostara ou Lucina, dont le jour du Sabbath était le Lun-di (Moon-day) et que l’on célébrait lors de la première  pleine lune qui suivait  l’Equinoxe de Printemps (Pâques, dans l’Hémisphère Nord) par le sacrifice d’un lièvre. Elle aidait les femmes à mettre au monde les enfants. Un document hollandais de 1605 montre sa statue : elle est coiffée d’oreilles de lièvre et porte devant l’abdomen un disque semblable à une nouvelle lune à la rondeur spectrale, faisant penser à un ventre sur le point d’accoucher de la Lune.

Au fur et à mesure que les divinités masculines effectuèrent une prise de pouvoir divine sur les divinités féminines, en Égypte, le dieu scribe à tête d’ibis, Thot, remplaça Unnu-t et devint seigneur de la lune et la cité de Unnut prit le nom de  Khmunu. Quand Alexandre le Grand conquit Khmunu en 332 avant JC, il l’appela Hermopolis, la ville d’Hermès. Ainsi Unnu-t la déesse à tête de lièvre se transforma en Thot le scribe, qui devint le Grec Hermès, puis le Romain Mercure aux pieds ailés, chaque divinité demeurant en communion avec les deux mondes. Comme ces dieux, Osiris Unnefer, lièvre glorieux, fut l’assistant des âmes et le messager des dieux. De cette fonction vint une nouvelle signification : celui qui apporte l’inspiration, qui porte la lumière et qui élève la conscience. Cette qualité du passage de l’ombre à la lumière se retrouve dans le titre sanskrit signifiant messager sacré, gourou : gou, sombre, rou, clair. Un message des dieux peut être interprété comme une intuition. Là encore, les qualités du lièvre conviennent parfaitement. Les intuitions bondissent dans notre conscience à l’improviste, nous apportant des messages du bas-monde, des  ténèbres de notre inconscient. C’est le bond sacré du lièvre, le porteur de lumière.

Di Lorenzo : Venus, Mars et l'Amour

Tabous et sacrifice
Comme Robert Graves le fait remarquer dans La déesse blanche, on retrouve des traces de lièvres tués le vendredi de Pâques jusqu’en 1620 de notre ère. Il est facile de suivre la piste qui part de cet antique sacrifice de printemps pour remonter  jusqu’à la consommation collective de la chair divine. De nos jours, nous mangeons encore un lièvre un peu particulier à Pâques, notre lapin en chocolat.

Séléné sur son char



Lièvre et œufs
Et qu’est-ce que l’élixir de vie, l’essence de l’immortalité ? La capacité de toujours se renouveler. C’est ce que fait la Lune. Elle meurt et revient à la vie. La Lune est le récipient d’une perpétuelle nouvelle vie en puissance. Un récipient rond et blanc. L’œuf, lui aussi, est le récipient rond (et souvent blanc) d’une nouvelle vie en puissance.

Extraits de "La légende du lapin de Pâques", de J.K. Webster
( traduction de Hélène Hory

mardi 12 avril 2011

Cinq lettres à Yves Reynier, Christian Gabriel/le Guez Ricord [Pallas Hôtel, éditions Venus d’ailleurs, 2011]

La collection littéraire PALLAS HÔTEL
animée par Rémy Leboissetier (aka LL) pour le compte des éditions Venus d’ailleurs, comporte trois entrées assorties aux couleurs primaires : la porte C (Cyan) s'ouvre aux Carnets, Correspondances & autres Considérations, la porte M (Magenta) aux fictions brèves ayant à voir avec la Magie et l'Illusion, la porte J (Jaune), aux Jeux divers et Jongleries verbales...






Après l’ouverture de la porte M par Pierre Cendors
la porte C propose une correspondance de Christian Gabriel/le Guez Ricord (1948-1988) adressée à l’artiste Yves Reynier,
avec une postface de Bernar Mialet

mercredi 6 avril 2011

Meet the Residents [Ralph records, 1974]

Inclassable et inégalée, l’œuvre inaugurale du combo californien nous invite à sa propre rencontre : Meet the Residents se présente – et se voulait assurément - comme une relecture et clôture du rock sixties et seventies "idolescent" ou "adulescent", un disque où la musique dite populaire se retrouve en morceaux, détraquée, concassée, triturée avec autant de drôlerie que d'ironie, entremêlant des mélodies férocement niaises à des élans d'opéra et des airs de cabaret. 

Espiègles, The Residents se laissent divaguer, jouent les "scarabêtifiants", mais c'est au fond, sous des apparences primaires, une musique bien pensée (mal-pensante), lucide, ingénieuse, parvenue à maturité (mais sûrement trop fraîche encore pour ces temps-là).

Sorti aux USA en 1974, Meet the Residents est devenu depuis une référence qui a entraîné à sa suite tout un mouvement indépendant, bien avant l’existence d’un post-rock labellisé (le groupe a fondé à la suite de ce premier disque sa propre compagnie, Ralph records, et produit en quelques années d’autres groupes d'excellente qualité avec la même sagacité, puis courts-métrages, CD-ROM, DVD…)



Dans la discographie très prolifique de ce quatuor o(ra)culaire (dont on ignore toujours, après quarante années, les noms et les visages), ce disque sera suivi, jusqu'au début des années 80, de plusieurs trésors sonorifiques : Third reich'n'roll, Eskimo et The commercial album, sans oublier le remarquable Live in Tokyo, avec le guitariste Snakefinger, mais Meet the Residents est assurément l’œuvre majeure de ce groupe le plus connu et mystérieux du monde (sont-ils vivants ? sont-ils morts ?) Un choc auditif qui date à présent de 35 ans, au développement durable — Votre lièvre précieux, qui conserve fièrement sa collection de galettes vinyliques dans les archives de son terrier, vous invite chaudement à goûter cet Objet curieux fraîchement réapparu dans le ciel des intemporalités...