La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

mardi 23 novembre 2010

Liqueur céleste


Le lapin ne boit pas, mais il lèche la rosée, liqueur céleste déposée par la Lune.
La rosée douce, c’est la manne, la panacée recueillie par les taoïstes dans des vases ou des "miroirs de lune" métalliques.

Les taoïstes prenaient aussi des "bains de lune".

Dès demain, je me fais taoïste, rien que pour les bains de lune...

Le folklore scandinave, et généralement germanique, connaît encore la "rosée de miel" qu'on recueille soigneusement dans les linges pendant la nuit du solstice d'été et à laquelle on attribue de précieuses propriétés comme remède et comme levure.
Georges Dumézil, 1952.

jeudi 18 novembre 2010

Tératologie cuniculaire : Wolpertinger, Rasselbock, Skvader & Jackalope

Le lapin, comme l’humain, n’échappe pas à la monstruosité, dont la marque d’effroi est contrebalancée par un pouvoir indéniable de séduction, comme le notait en son temps Alfred Jarry, appellant monstre "toute originale inépuisable beauté". Assembler des éléments provenant de différents êtres vivants est un vieux principe : c’est celui de la chimère, qui avait tout son sens culturel, voire cultuel, ainsi qu’une fonction mnémonique. Inévitablement, l’hybridation qui en résulte produit un choc (c’est d’évidence l’effet recherché, le but étant plus complexe). De fait, votre lièvre précieux est tombé en arrêt – ce qu’il sait faire aussi bien que l’épagneul breton, le braque hongrois ou le setter irlandais – devant ces représentations surnaturelles, détournées de son propre "lagomorphisme". Ce ne sont pas là des figures mythologiques, mais des créatures organiques, bien qu’inanimées, tenues pour vues donc présumées vraies, nées d’hallucinations et délires d’interprétation qui ont formé leur propre légende et qui, une fois le secret levé, n’ont pas disparu pour autant, mais sont passées dans le domaine folklorique, sur les terres populaires de nos petites Olympes, où elles restent à l’état de curiosités.

LE WOLPERTINGER

Ce féroce prédateur qui vit dans les sombres forêts allemandes ne craint pas de s’attaquer au chasseur ou au promeneur égaré, d’autant qu’il a le pouvoir, dit-on, d’imiter la voix humaine. Les frères Grimm en mentionnèrent l’existence et la bête apparaît sur des gravures de la même époque. La légende du Wolpertinger (de même que celle du Rasselbock et du Jackalope) provient très probablement de la vision de lapins atteints de Papillomavirus (dont je vous fais grâce des images), maladie qui provoque des tumeurs noirâtres se développant sous formes d’excroissances sur le corps et parfois sur la tête.
 



LE RASSELBOCK

C'est le cousin autrichien du Wolpertinger (en apparence plus calme, en tout cas moins terrifiant).






 LE SKVADER (Tetrao lepus pseudo-hybridus rarissimus L.) 

Créature imaginaire de la Suède, exposée au musée de Norra Berget à Sundsvall (la bête fut fabriquée en 1918 par le taxidermiste Rudolf Granberg, hybride du lièvre et du grand tétras).






LE JACKALOPE

Animal imaginaire du folklore américain, hybride du lièvre (jackrabbit) et de l’antilope (antelope). Il est généralement représenté comme un lièvre avec des bois. On l'appelle aussi quelquefois "lapin cornu" (horny bunny)



La légende le dit particulièrement farouche et complexe à observer, d'ailleurs on n'a jamais pu capturer de spécimen vivant. Comme le Wolpertinger, il sait imiter la voix humaine. Les trophées présentant des (fausses) têtes de jackalope abondent aux États-Unis d'Amérique, et Ronald Reagan en possédait un dans son ranch, aimant à dire qu'il avait lui-même chassé l'animal. 
 

lundi 15 novembre 2010

Le lièvre diatonique [lepus fulgor]

Plus vif que le guépard, et plus endurant, il passe comme un éclair de feu. Nul animal n'est plus rapide que le lièvre diatonique (ou lièvre à soufflet). L'œil humain est incapable de l'apercevoir. C'est seulement grâce à des caméras de très haute précision que nous sommes parvenus à étudier ses mouvements, observer son aspect.
Observons-le donc. Tout d'abord, il se distingue par son corps en accordéon, lequel produit des sons à chaque bond, dans tous les demi-tons de la gamme. Si nous ne le voyons pas, nous pouvons donc l'entendre. Sa chasse est réglementée, mais au lieu de le tirer à vue, on le tire à l'ouïe. Comme vous vous en doutez, le résultat est assez improbable, à tel point que l'animal inquiète les autorités, à cause de sa prolifération.

En position d'étirement, le lièvre diatonique atteint parfois plus de deux mètres ; en phase de repli, son corps peut se contracter jusqu'à mesurer quelques centimètres (autour de quarante, en général). Ce phénomène de "ressort" est captivant, car il constitue un ingénieux système thermorégulateur. Et on peut se dire une fois encore que la nature est bien faite : des simulations récentes nous confirment le rôle essentiel de ce "climatiseur organique", sans lequel l'animal imploserait à coup sûr, tant sa vitesse est fulgurante.

Au printemps, lors de l'accouplement, le lièvre diatonique ralentit à peine sa course et doit donc se livrer à des exercices périlleux. A cette période de l'année, la campagne est assaillie de fréquences sonores d'une rare intensité. Un grand nombre de mélomanes accourent des quatre coins du monde pour écouter le concert de ces animaux virtuoses et tonitruants, qui mêlent les pires dissonances aux accords les plus harmonieux.

Extrait de Zazoo - bestiaire fabuleux, Rémy Leboissetier
(Venus d'ailleurs N°0, novembre 2006)

samedi 13 novembre 2010

Nonsense, Edward Lear [petite bibliothèque Ombres, 1997]


L’absurde se conçoit sous forme démonstrative : nous pouvons même, en cas de besoin, l’accepter pour preuve. Le nonsense ne peut quant à lui se démontrer d’aucune manière. Il fait montre de sa pratique et, ce faisant, fait aussitôt rompre les rangs et taire la glose. C’est un territoire chauve qui ne laisse nulle place au cheveu de la théorie, sujet d’un mauvais genre se dérobant à la barbe des philosophes et essayistes. Le nonsense, sous des dehors amusants de parade enfantine, d’épiderme lisse, est proche du terrorisme – terrorisme de langage, entendons-nous. Forme de terreur qui n’en est pas moins extrême (en son plaisir ou déplaisir). Bien sûr, le nonsense n’est pas non-sens : il est formidablement plus que cela, allant au-delà de tout sens connu. Vide de sens n’apparaît pas satisfaisant non plus, puisque rien n’est absolument dépourvu de sens, même le nonsense, qui a son sens à lui, et sa façon, rien qu’à lui. Un sens à façon, comme dirait le petit tailleur Schlemihl. Une maladie du sens, voilà qui serait plus juste, contractée par une maladie des sens très aiguë, une forme passablement démoniaque, d’un genre épileptique.

Edward Lear, illustrateur ornithologique et paysagiste, derviche tourneur de mots, "parfaitement sphérique", "mi-Socrate, mi-Falstaff", a souffert du "haut mal" dès l’âge de 5 ans (ajoutons plus tard : myopie, asthme et dit-on, syphilis, et plus tard encore cécité partielle, ce qui ne l’empêcha pas de vivre jusqu’à soixante-seize ans et bouger constamment d’une ville, d’un pays, d’un continent à l’autre). Sans doute Eddie est-il passé assez tôt de l’autre côté… Je ne veux pas parler du miroir forcément, mais de l’expression (à voir si l’expression n’est pas un miroir). Et c’est un terrible monde que cet envers tout neuf ! Il faut, pour en supporter la nouveauté, être aussi bon et doux dans la réalité sociale que férocement solitaire dans l’autre. Sans se dénaturer outre mesure, parce que, croyez-le bien, Edward Lear tient aux formes classiques : chansons, limericks, nursery rhymes
D’ailleurs, né en 1812, il vit au cœur du XIXe siècle où les formes et rythmes perdurent. Quelle drôle d’enfance, tout de même : vingtième enfant, délaissé par sa mère, élevé principalement par sœur Ann, de vingt-et-un ans son aînée. Sa révolution à lui tient dans un cœur d’or, éraillé de souffrance physique et dépression sentimentale, qui trouve à se nicher au cœur du cœur de l’expression. Au cœur du cœur du miroir sonore de l’expression. Miroir sonore qui ne reflète que lui, répétons-le, qui coupe l’herbe sous le pied de la critique, phagocyte la sentence du juge armé, court-circuite le langage de convention. Un mimétisme, une mimologie (et accessoirement un défi de traduction). "Langue des rêves, langue unique d’avant la tour de Babel" (M. Pavic). Nous t’aimons et t’honorons, cher et bon Edward Lear, Derry Down Derry ! Autant bien sûr que Carroll Lewis, célèbre pasteur qui fut ton contemporain.

There was an Old Man of the Hague,
Whose ideas were excessively vague;
He built a balloon
To examine the moon,
That deluded Old Man of the Hague.