La symbolique, pas plus que les croyances populaires, ne font de différence entre le lièvre et le lapin. Pour certaines civilisations anciennes, le lièvre était un « animal de la lune » car les taches sombres que l’on peut voir sur le disque lunaire ressemblent à un lièvre en pleine course.

Encyclopédie des symboles

(sous la direction de Michel Cazenave, La Pochothèque,1996)


auteur-éditeur : www.remy-leboissetier.fr

jeudi 30 décembre 2010

The Three Hares project

En mai 2010, je publiais un article intitulé La chasse de Vénus, au sujet d’un motif graphique représentant la course circulaire de trois lièvres, figure d’un mouvement perpétuel tiré d’un ouvrage traitant de l’alchimie.
Votre lièvre précieux, curieux de ce motif, entreprit d’en savoir plus, ce qui lui fit découvrir le travail remarquable d’une équipe de chercheurs, composée du Dr Tom Greeves (historien et archéologue), de Sue Andrew (chercheur en histoire de l’art) et Chris Chapman (photographe documentaire), avec la collaboration de Michel Terrier (le bien nommé) qui se définit comme "chasseur de trois-lièvres".

"Manifestement, le motif des Trois Lièvres était vénéré dans tous les contextes où on le croise mais nous n’avons pas, à l’heure actuelle, trouvé de trace de sa signification dans les écrits contemporains. On peut s’attendre à ce que ce motif ait eu un sens différent dans les différentes cultures mais, en tant qu’archétype, peut-être y avait-il un élément de sens commun à toutes.

Le lièvre est fortement représenté dans la mythologie mondiale et il est associé au divin depuis les temps anciens. Sa nature fuyante et son comportement étrange, en particulier la nuit, ont renforcé sa réputation de créature magique. Le lièvre, croyait-on, avait des liens mystiques avec le cycle féminin et avec la lune qui le régit.

La théorie des Anciens selon laquelle le lièvre est hermaphrodite et capable de procréer sans partenaire a conduit à croire qu’il pouvait donner naissance à ses petits sans perdre sa virginité. Dans les contextes chrétiens, les trois lièvres peuvent être associés à la Vierge Marie et à son rôle dans la rédemption de l’humanité. Cela pourrait expliquer pourquoi, dans les églises d’Europe de l’ouest, une sculpture en bosse des trois lièvres est souvent juxtaposée à celle de l’Homme Vert (qui symbolise, croyons-nous, le cycle de la renaissance), peut-être comme représentation de l’humanité pécheresse.

Aucune preuve ne vient valider l’existence d’un lien entre le motif des Trois Lièvres et les Mineurs de Dartmoor. Lorsque, parfois, on le décrit comme la "Chasse de Venus", il s’agit apparemment d’une mauvaise interprétation d’une illustration d’alchimiste publiée dans un livre de Basile Valentin aux alentours de 1600. L’association de ce motif à la Trinité Chrétienne est, semble-t-il, bien postérieure à la création de cette image."

© The Three Hares Project - Chris Chapman (traduction Hélène Hory)

Le site de Michel Terrier : recense une collection étonnante de "trois-lièvres", tant par le nombre et la variété de ses représentations (objets, motifs, matières et supports) que par leur datation et localisation.
Le site de Chris Chapman, rubrique "Three hares project" : présente également différentes reproductions du motif des trois lièvres, provenant principalement d’édifices religieux d’Angleterre et d’Europe continentale

lundi 20 décembre 2010

Cœur de bœuf brisé


Don Van VLIET alias Captain Beefheart
est mort vendredi 17 décembre en Californie
à l'âge de 69 ans.
Et forcément, le lièvre de jade a un peu le blues...









La lune : voyages et spéculations VI [1864-1869]

à l’image de Camille Flammarion, figure "prométhéenne" du savant et infatigable pédagogue, mais surtout dans la suite d’un romancier tel que Jules Verne, la fin du XIXe siècle marque un net changement, une rupture même : la fantaisie, le merveilleux cèdent la place à des livres d’instruction et de vulgarisation, récits d’aventure et romans populaires où l’imaginaire scientifique domine (littérature qui allait par la suite fonder un nouveau genre, sous le terme de "science-fiction"). Nous sommes loin en effet des "divagations" de Lucien de Samosate, Cyrano de Bergerac, Tiphaigne de la Roche, et même de la veine comique qui prévalait encore dans les Aventures du Baron de Münchausen quelques quatre-vingts ans plus tôt. Il est vrai que la lune se "rapproche" et que son aspect se précise, grâce aux progrès techniques (dont Flammarion tempère cependant les exploits, ironisant sur l’annonce d’un puissant télescope qui devait montrer "La Lune à un mètre", présentée comme le scoop de l’Exposition universelle de 1900). Quoi qu’il en soit, nous sommes parvenus à un point de l’histoire qui fait déjà pressentir la réalité physique de l’homme sur la Lune, qui se concrétisera un siècle plus tard. L’esprit scientifique prédominant, quasi religieux de cette époque, entraîne la littérature vers une approche plus rationnelle et l’oblige dans le même temps à se transporter au-delà, en quête d’autres "ailleurs".

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Camille Flammarion (1842-1925)
Les mondes imaginaires et les mondes réels, 1864
Véritable missionnaire de la science, Camille Flammarion a écrit de nombreux et volumineux ouvrages sur l’astronomie (mais pas seulement : il s’intéressait aussi à la philosophie occulte et aux communications mediumniques). Ouvrages théoriques et de vulgarisation, n’empêchant pas d’audacieuses investigations d’ampleur cosmique, liant la science à l’imagination. Son livre intitulé "Uranie" (il s’agit d’une statuette en bronze qui décore une pendule) est l’un des rares où il emprunte la voie de la fiction, prétexte à un rêve de voyage avec la Muse de l’astronomie, qui le transporte hors de notre système solaire, jusque dans la galaxie d’Andromède où vivent des êtres aériens, qui sont des espèces androgynes, et poursuivant son périple bien au-delà, dans l’infinité des mondes. Auparavant, le héros de cette aventure, passant dans le voisinage de la Lune, aurait bien voulu s’y arrêter, mais Miss Uranie dédaigne "y jeter même un simple regard". Dommage ! Nous ne retiendrons pas Flammarion pour notre sujet.
Néanmoins, ce qui retient l’attention sur Flammarion et justifie son intégration dans le contexte de nos voyages lunaires, c’est son imposant ouvrage Les mondes imaginaires et les mondes réels ; pour son premier chapitre d’abord, Astronomie des habitants de la Lune, où il spécule sur l’existence réelle ou fictive des Sélénites, puis pour sa deuxième partie, intitulée Revue critique des théories humaines sur les habitants des astres, qui compile diverses théories de philosophes, savants et penseurs sur la pluralité des Mondes et l’existence extraterrestre, de l’Antiquité orientale et occidentale aux civilisations grecque et latine jusqu’à son siècle, sans omettre les principaux récits de voyages imaginaires. Une belle somme documentaire pour un lièvre lunaire… et autres rêveurs associés.

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Jules Verne (1828-1905)
De la terre à la Lune, 1865
Dans ce roman d'aventure et d'anticipation, Jules Verne imagine une aventure extraordinaire et palpitante : après la fin de la Guerre de Sécession, le Gun Club de Baltimore aux États-Unis tente d'envoyer un obus habité par trois hommes sur la Lune ! L'œuvre, qui innove par son parti pris scientifique plutôt que moral ou merveilleux, est devenue une référence dans le domaine de la science-fiction, adaptée de nombreuses fois à l'écran, pour le cinéma et la télévision.
Source Wikipedia

Rappelons que le roman se termine en forme de suspense - on ne saurait mieux dire – puisque le projectile se maintient en orbite autour de la Lune comme un satellite, ce qui conditionne la suite des aventures : "ou l’attraction de la lune finira par l’emporter, et les voyageurs atteindront le but de leur voyage, ou bien le projectile gravitera autour du disque lunaire jusqu’à la fin des siècles…"

Autour de la lune, 1869
En dépit de ses invraisemblances et de ses erreurs, le roman s'est avéré étonnamment prémonitoire par rapport à la mission Apollo 8 : l'initiative du voyage dans la Lune a bien été prise par les Américains, le départ de la mission américaine a eu lieu à Cap Canaveral, à quelques centaines de kilomètres seulement de l'endroit choisi par Verne en Floride, non pour les raisons qu'offre l'auteur, mais parce que la vitesse supérieure de rotation de la terre à cet endroit y est plus favorable. Il y a bien eu trois astronautes à bord de la capsule, et la mission a duré un peu moins d'une semaine, comme celle de Michel Ardan et ses amis. Enfin au retour, l'engin se retrouve dans l'océan après avoir effectué une orbite lunaire.
Source Wikipedia

Nous retrouvons les trois voyageurs en orbite, à une distance estimée de mille quatre cents kilomètres de la lune. Dans un premier temps, ils se rapprochent et passent au pôle sud de l’astre, jusqu’à moins de soixante kilomètres, mais à la suite de perturbations météoriques, leur trajectoire se modifie et les éloigne de la lune promise, comme "Moïse de la terre de Chanaan"… Les voyageurs, cherchant à savoir si des êtres vivants sont présents dans le monde lunaire, soulèvent deux questions : "La lune est-elle habitable ?" et "La Lune a-t-elle été habitée ?" Ils concluent à la première par la négative, à la deuxième par l’affirmative.


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Edward Everett Hale (1822-1909)
La lune de brique [The brick moon], 1869
Cet ouvrage relève plus généralement de la "littérature spatiale" que de notre anthologie des voyages lunaires : il s’agit en fait de la première représentation d'une station orbitale, sphère de soixante mètres de diamètre en briques, lancée par accident avec trente-sept ouvriers à son bord, lesquels s'organisent paisiblement en société idyllique et se désintéressent progressivement des affaires terrestres.

D’après La Colonisation de l'espace, Volume de la série Voyage à travers l'Univers, par les rédacteurs des éditions Time-Life, 1990 (édition française sous la direction de Dominique Aubert. Consultant Jean-Pierre Verdet.Traduction Bernard Loubières)

mardi 14 décembre 2010

Après Copernic

Longtemps après Copernic, nous nous accrochons à "coucher de soleil" et "lever de soleil". (Les débarquements sur la lune auraient dû conduire la raison à parler de "lever de terre" et de "coucher de terre".)
Errata, George Steiner [Folio Gallimard 3430]

dimanche 12 décembre 2010

Chewing Hides the Sound + Greener Postures, Snakefinger [Euro Ralph, 1999]





Philip Charles "Snakefinger" Lithman (1949-1987)

 
Né à Londres, issu de la scène du "British Blues", le musicien Philip Lithman, dit Snakefinger, fait la rencontre à San Francisco du groupe américain The Residents et participe à leurs premiers concerts et enregistrements studio.
 
 
De retour à Londres en 1972, il forme un groupe de "pub-rock", Chilli Willi & The Red Hot Peppers, qui durera jusqu’en 1975.











En 1976, il repart aux États-Unis et vit à Los Angeles, puis retourne en 1978 à San Francisco où il reprend une collaboration plus régulière avec The Residents.

Entre 1979 et 1980, deux disques sont produits sous son nom, sur le label Ralph Records des Residents (et avec leur collaboration musicale). La même année, au cours de concerts en Australie, Snakefinger est victime d’une crise cardiaque qui l’oblige à rester hospitalisé pendant six mois.



En 1982, Lithman entreprend une série de concerts avec une nouvelle formation, Snakefinger’s Vestal Virgins, dans laquelle figure notamment Eric Drew Feldman, ancien membre du Magic Band de Don Van Vliet (alias Captain Beefheart).
Avec cette même formation, il enregistre Manual of Errors (Ralph records,1982), suivi d’un album de reprises de blues, Snakefinger's History of the Blues: Live in Europe (Rough Trade, 1984) puis de nouvelles compositions originales, Night of Desirable Objects (T.E.C. Tones,1986)



En 1985-1986, Snakefinger est associé au Residents pour leur tournée mondiale, "13th Anniversary Show". L’enregistrement public réalisé à Tokyo permet de se rendre compte de la forte présence du guitariste au sein du groupe en concert.





 
En 1987, en Autriche, au cours d’un tour d’Europe, une nouvelle crise cardiaque lui est fatale. Il avait 38 ans. The Residents enregistre un hommage intitulé Snakey wake en 1988.

samedi 11 décembre 2010

Le lièvre et les grenouilles

Pas si gaillard, l’animal ! Qui s’en étonnerait ? Depuis la nuit des temps, je suis sur le qui-vive, on en veut à ma fourrure autant qu’à ma chair ! De mémoire de lapin ou de lièvre, l’expérience impose une infinie prudence. Le fabuliste me désigne comme un animal peureux, mais ajoute "en bonne foi que les hommes ont peur comme moi". Certes, je suis craintif à force de méfiance, mais je sais me montrer plein de vaillance, face à la meute, et dérouter mes prédateurs de façon ingénieuse.

LE LIEVRE ET LES GRENOUILLES

Un Lièvre en son gîte songeait
(Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ?) ;
Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait :
Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
"Les gens de naturel peureux
Sont, disait-il, bien malheureux.
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite ;
Jamais un plaisir pur ; toujours assauts divers.
Voilà comme je vis : cette crainte maudite
M'empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.


Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
Et la peur se corrige-t-elle ?
Je crois même qu'en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi."
Ainsi raisonnait notre Lièvre,
Et cependant faisait le guet.
Il était douteux, inquiet :
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.

Le mélancolique animal,
En rêvant à cette matière,
Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
Pour s'enfuir devers sa tanière.
Il s'en alla passer sur le bord d'un étang.
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
"Oh! dit-il, j'en fais faire autant
Qu'on m'en fait faire ! Ma présence
Effraie aussi les gens ! je mets l'alarme au camp !
Et d'où me vient cette vaillance ?
Comment ? Des animaux qui tremblent devant moi !
Je suis donc un foudre de guerre !
Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi."

Jean de La Fontaine (1621-1695)









illustration de Gustave Doré


mercredi 1 décembre 2010

Anthropophilie du lagomorphe [ou de l'humanité du lapin]






HARVEY
Film de Henry Koster, 1950
d'après l'œuvre dramatique de Mary Chase








Mr RABBIT AND THE LOVELY PRESENT
 Maurice Sendak, illustrateur
by Charlotte Zolotov

mardi 23 novembre 2010

Liqueur céleste


Le lapin ne boit pas, mais il lèche la rosée, liqueur céleste déposée par la Lune.
La rosée douce, c’est la manne, la panacée recueillie par les taoïstes dans des vases ou des "miroirs de lune" métalliques.

Les taoïstes prenaient aussi des "bains de lune".

Dès demain, je me fais taoïste, rien que pour les bains de lune...

Le folklore scandinave, et généralement germanique, connaît encore la "rosée de miel" qu'on recueille soigneusement dans les linges pendant la nuit du solstice d'été et à laquelle on attribue de précieuses propriétés comme remède et comme levure.
Georges Dumézil, 1952.

jeudi 18 novembre 2010

Tératologie cuniculaire : Wolpertinger, Rasselbock, Skvader & Jackalope

Le lapin, comme l’humain, n’échappe pas à la monstruosité, dont la marque d’effroi est contrebalancée par un pouvoir indéniable de séduction, comme le notait en son temps Alfred Jarry, appellant monstre "toute originale inépuisable beauté". Assembler des éléments provenant de différents êtres vivants est un vieux principe : c’est celui de la chimère, qui avait tout son sens culturel, voire cultuel, ainsi qu’une fonction mnémonique. Inévitablement, l’hybridation qui en résulte produit un choc (c’est d’évidence l’effet recherché, le but étant plus complexe). De fait, votre lièvre précieux est tombé en arrêt – ce qu’il sait faire aussi bien que l’épagneul breton, le braque hongrois ou le setter irlandais – devant ces représentations surnaturelles, détournées de son propre "lagomorphisme". Ce ne sont pas là des figures mythologiques, mais des créatures organiques, bien qu’inanimées, tenues pour vues donc présumées vraies, nées d’hallucinations et délires d’interprétation qui ont formé leur propre légende et qui, une fois le secret levé, n’ont pas disparu pour autant, mais sont passées dans le domaine folklorique, sur les terres populaires de nos petites Olympes, où elles restent à l’état de curiosités.

LE WOLPERTINGER

Ce féroce prédateur qui vit dans les sombres forêts allemandes ne craint pas de s’attaquer au chasseur ou au promeneur égaré, d’autant qu’il a le pouvoir, dit-on, d’imiter la voix humaine. Les frères Grimm en mentionnèrent l’existence et la bête apparaît sur des gravures de la même époque. La légende du Wolpertinger (de même que celle du Rasselbock et du Jackalope) provient très probablement de la vision de lapins atteints de Papillomavirus (dont je vous fais grâce des images), maladie qui provoque des tumeurs noirâtres se développant sous formes d’excroissances sur le corps et parfois sur la tête.
 



LE RASSELBOCK

C'est le cousin autrichien du Wolpertinger (en apparence plus calme, en tout cas moins terrifiant).






 LE SKVADER (Tetrao lepus pseudo-hybridus rarissimus L.) 

Créature imaginaire de la Suède, exposée au musée de Norra Berget à Sundsvall (la bête fut fabriquée en 1918 par le taxidermiste Rudolf Granberg, hybride du lièvre et du grand tétras).






LE JACKALOPE

Animal imaginaire du folklore américain, hybride du lièvre (jackrabbit) et de l’antilope (antelope). Il est généralement représenté comme un lièvre avec des bois. On l'appelle aussi quelquefois "lapin cornu" (horny bunny)



La légende le dit particulièrement farouche et complexe à observer, d'ailleurs on n'a jamais pu capturer de spécimen vivant. Comme le Wolpertinger, il sait imiter la voix humaine. Les trophées présentant des (fausses) têtes de jackalope abondent aux États-Unis d'Amérique, et Ronald Reagan en possédait un dans son ranch, aimant à dire qu'il avait lui-même chassé l'animal. 
 

lundi 15 novembre 2010

Le lièvre diatonique [lepus fulgor]

Plus vif que le guépard, et plus endurant, il passe comme un éclair de feu. Nul animal n'est plus rapide que le lièvre diatonique (ou lièvre à soufflet). L'œil humain est incapable de l'apercevoir. C'est seulement grâce à des caméras de très haute précision que nous sommes parvenus à étudier ses mouvements, observer son aspect.
Observons-le donc. Tout d'abord, il se distingue par son corps en accordéon, lequel produit des sons à chaque bond, dans tous les demi-tons de la gamme. Si nous ne le voyons pas, nous pouvons donc l'entendre. Sa chasse est réglementée, mais au lieu de le tirer à vue, on le tire à l'ouïe. Comme vous vous en doutez, le résultat est assez improbable, à tel point que l'animal inquiète les autorités, à cause de sa prolifération.

En position d'étirement, le lièvre diatonique atteint parfois plus de deux mètres ; en phase de repli, son corps peut se contracter jusqu'à mesurer quelques centimètres (autour de quarante, en général). Ce phénomène de "ressort" est captivant, car il constitue un ingénieux système thermorégulateur. Et on peut se dire une fois encore que la nature est bien faite : des simulations récentes nous confirment le rôle essentiel de ce "climatiseur organique", sans lequel l'animal imploserait à coup sûr, tant sa vitesse est fulgurante.

Au printemps, lors de l'accouplement, le lièvre diatonique ralentit à peine sa course et doit donc se livrer à des exercices périlleux. A cette période de l'année, la campagne est assaillie de fréquences sonores d'une rare intensité. Un grand nombre de mélomanes accourent des quatre coins du monde pour écouter le concert de ces animaux virtuoses et tonitruants, qui mêlent les pires dissonances aux accords les plus harmonieux.

Extrait de Zazoo - bestiaire fabuleux, Rémy Leboissetier
(Venus d'ailleurs N°0, novembre 2006)

samedi 13 novembre 2010

Nonsense, Edward Lear [petite bibliothèque Ombres, 1997]


L’absurde se conçoit sous forme démonstrative : nous pouvons même, en cas de besoin, l’accepter pour preuve. Le nonsense ne peut quant à lui se démontrer d’aucune manière. Il fait montre de sa pratique et, ce faisant, fait aussitôt rompre les rangs et taire la glose. C’est un territoire chauve qui ne laisse nulle place au cheveu de la théorie, sujet d’un mauvais genre se dérobant à la barbe des philosophes et essayistes. Le nonsense, sous des dehors amusants de parade enfantine, d’épiderme lisse, est proche du terrorisme – terrorisme de langage, entendons-nous. Forme de terreur qui n’en est pas moins extrême (en son plaisir ou déplaisir). Bien sûr, le nonsense n’est pas non-sens : il est formidablement plus que cela, allant au-delà de tout sens connu. Vide de sens n’apparaît pas satisfaisant non plus, puisque rien n’est absolument dépourvu de sens, même le nonsense, qui a son sens à lui, et sa façon, rien qu’à lui. Un sens à façon, comme dirait le petit tailleur Schlemihl. Une maladie du sens, voilà qui serait plus juste, contractée par une maladie des sens très aiguë, une forme passablement démoniaque, d’un genre épileptique.

Edward Lear, illustrateur ornithologique et paysagiste, derviche tourneur de mots, "parfaitement sphérique", "mi-Socrate, mi-Falstaff", a souffert du "haut mal" dès l’âge de 5 ans (ajoutons plus tard : myopie, asthme et dit-on, syphilis, et plus tard encore cécité partielle, ce qui ne l’empêcha pas de vivre jusqu’à soixante-seize ans et bouger constamment d’une ville, d’un pays, d’un continent à l’autre). Sans doute Eddie est-il passé assez tôt de l’autre côté… Je ne veux pas parler du miroir forcément, mais de l’expression (à voir si l’expression n’est pas un miroir). Et c’est un terrible monde que cet envers tout neuf ! Il faut, pour en supporter la nouveauté, être aussi bon et doux dans la réalité sociale que férocement solitaire dans l’autre. Sans se dénaturer outre mesure, parce que, croyez-le bien, Edward Lear tient aux formes classiques : chansons, limericks, nursery rhymes
D’ailleurs, né en 1812, il vit au cœur du XIXe siècle où les formes et rythmes perdurent. Quelle drôle d’enfance, tout de même : vingtième enfant, délaissé par sa mère, élevé principalement par sœur Ann, de vingt-et-un ans son aînée. Sa révolution à lui tient dans un cœur d’or, éraillé de souffrance physique et dépression sentimentale, qui trouve à se nicher au cœur du cœur de l’expression. Au cœur du cœur du miroir sonore de l’expression. Miroir sonore qui ne reflète que lui, répétons-le, qui coupe l’herbe sous le pied de la critique, phagocyte la sentence du juge armé, court-circuite le langage de convention. Un mimétisme, une mimologie (et accessoirement un défi de traduction). "Langue des rêves, langue unique d’avant la tour de Babel" (M. Pavic). Nous t’aimons et t’honorons, cher et bon Edward Lear, Derry Down Derry ! Autant bien sûr que Carroll Lewis, célèbre pasteur qui fut ton contemporain.

There was an Old Man of the Hague,
Whose ideas were excessively vague;
He built a balloon
To examine the moon,
That deluded Old Man of the Hague.





mercredi 27 octobre 2010

Goodnight Houdini, Pierre Cendors [Pallas Hôtel 1, porte M - Venus d'ailleurs, 2010]


Rémy Leboissetier (aka LL)
anime la nouvelle collection littéraire
P A L L A S   H O T E L
pour le compte des éditions  
Venus d'ailleurs
Cette collection est munie de trois "portes" qui donnent accès à une "poétique du fragment", assorties aux couleurs primaires : la porte C (Cyan) s'ouvre aux Carnets, Correspondances & autres Considérations, la porte M (Magenta) aux fictions brèves ayant à voir avec la Magie et l'Illusion, la porte J (Jaune), aux Jeux divers et Jongleries verbales...


La porte M s'est récemment ouverte à l'auteur Pierre Cendors
(avec la participation de l'artiste Yoan A. Gil)

vendredi 22 octobre 2010

Codex Caioni, XVIII-21 Le Baroque Nomade [Arion, 2008]

Codex Caioni, interprété par l'ensemble XVIII-21 le Baroque Nomade, sous la direction de Jean-Christophe Frisch, convie l’auditeur à un jour de noces en Transylvanie, qui met en valeur les croisements de la musique baroque et traditionnelle.

 Résumé et extraits du livret :
"Le Codex Caioni" est le manuscrit personnel de l’organiste d’un monastère perdu au fin fond de la Transylvanie …/… Une pièce présente sous trois versions y joue un rôle particulier, et il semble bien qu’il s’agisse d’un autoportrait de l’auteur, figuré sous les traits d’un lièvre.
Johannes Caioni / Ioan Caianu, né orthodoxe en 1629, est converti au catholicisme en 1648, devient franciscain en 1650. Premier musicien roumain ayant acquis une réputation européenne, il meurt en 1687, prieur d’un monastère.
Caioni subit au cours de sa vie des pressions hostiles. De la part des nobles hongrois, envers un franciscain "valaque", nommé évêque en 1678 par le pape Innocent XI (un poste dont, par force sans doute, Caioni démissionnera). En réalité, les chasseurs qui poursuivent le confrère Johannus sont multiples et variés : rois, prêtres, religieux, paysans, soldats… Toute une meute !

Jean-Christophe Frisch écrit à ce propos :
Ce qui n’empêche pas le lièvre de "danser". C’est sa danse qui lui permet de s’exclamer au moment où le chasseur croit l’avoir rejoint : "je suis libre !"…/… Et les valeurs qu’il nous demande de recueillir après sa fuite ? S’agit-il des œuvres du créateur, ou en filant la métaphore du lièvre, ce que le chasseur qui a raté sa cible découvre là où l'animal est passé: ses crottes ? Je crois que, dans son élégante rhétorique latine, Johannes Caioni nous dit "m… !"

Au XVIIe siècle, la Transylvanie est une principauté à peu près indépendante, cosmopolite : à la fois hongroise, roumaine et allemande ; d’innombrables minorités y vivent, dans des conditions souvent misérables : Tsiganes, Juifs, Ruthènes, Arméniens… apportant, comme on s’en doute, toutes sortes d’influences, notamment musicales.
La Transylvanie, placée au cœur de l’Europe musicale, s’inscrit dans un brassage des genres et un enchevêtrement de styles, dont le manuscrit du "Codex Caioni" témoigne, reflet de la diversité culturelle et de la tolérance religieuse de la Transylvanie du XVIIe siècle (relativement au reste de l'Europe).
Après avoir été dissimulé dans un mur pendant quelques décennies, le manuscrit a ressurgi en 1988 (les moines qui le conservaient avaient voulu le protéger de l’invasion soviétique, puis la cachette a été oubliée. C’est un maçon qui a découvert le volume, à l’occasion d’une restauration).
Par accumulation, le Codex est roumain, hongrois, allemand, mais aussi italien, français, etc. Les danses populaires rappellent la présence des Tsiganes, des Juifs, des Houtsoules, de la musique turque et certaine mélodie pourrait être d’origine géorgienne.
Cette diversité européenne est l’âme même du Codex Caioni : elle rappelle que la Roumanie et la Transylvanie ont toujours été au cœur de l’Europe, ne l’ont jamais quittée, même si nous, lointains Français, l’avons un peu oublié (certes ! Et ce ne sont pas les événements-mascarades de cet été qui permettront de réparer cet oubli).

Jean-Christophe Frisch conclut :
Il est donc particulièrement significatif que cet enregistrement soit publié peu après l’adhésion de la Roumanie à l’Union Européenne, dans le cadre de la Saison culturelle européenne mise en place par la France à l’occasion de sa présidence de l’Union.

Le "Codex Caioni" est à disposition ci-dessous… Pour le plaisir de chacun, y compris celui de Nicolas et du caporal Brice (mais le méritent-ils vraiment ?)

Rabbit's moon, un film de Kenneth Anger


En 1950, Kenneth Anger tourne Rabbit’s moon à Paris, lors d’un long séjour en France.
C’est un film muet, interprété par André Soubeyran, Claude Revenant et Nadine Valence. La musique de la nouvelle version du film en 1979 est d’Andy Arthur.

Ce film met en scène une saynète de pantomime inspirée de la "Commedia dell’Arte" avec ses trois personnages les plus connus : Pierrot, Arlequin et Colombine. Le cinéaste leur attribue une personnalité spécifique, bien éloignée du stéréotype habituel. Ils vont être l’expression, avant tout, des préoccupations intimes du cinéaste qui, à l’instar de Pierrot dans ce film, va "chercher à atteindre la lune" en utilisant des éléments d’ordre magique.

Pierre Hecker (Les films « magicks » de Kenneth Anger, Paris expérimental, 1999) 
Un vif remerciement à Vincent Capes, à qui je dois cette référence !

mardi 12 octobre 2010

Le soleil et la lune

On aimait bien embarrasser Nasr Eddin avec des questions oiseuses, ou carrément impossibles à trancher. Un jour, on lui demande :
- Nasr Eddin, toi qui es versé dans les sciences et les mystères, dis-nous quel est le plus utile, du soleil ou de la lune.
- La lune, sans aucun doute. Elle éclaire quand il fait nuit, alors que ce stupide soleil luit quand il fait jour.

Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja 
(recueillies et présentées par Jean-Louis Maunoury)
Phebus libretto, 2002

Préférons à l'illustration de couverture des éditions Phebus l'image bien connue de Nasr Eddin montant son âne à rebours, selon la logique de pensée du personnage, qui tient évidemment du monde inversé...

Songs for swinging larvae, Renaldo & the Loaf [Ralph records, 1981]

Si un prix d’excellence de l’excentricité devait être attribué, sans doute faudrait-il le décerner à ces duettistes anglais, que furent Brian Poole (Renaldo M Malpractice) et Dave Janssen (Ted the Loaf).
Déboulant en 1981, Songs of swinging larvae faisaient entendre à des oreilles abasourdies des espèces de mantras-limericks livrés au démon de la perversité, portés par une voix extrême et acidulée, nous menant en voyage quelque part du côté d'Irlande et de Bali, entre modernité loufoque et folie médiévale, cabinet de curiosités et magasin de farces & attrapes, c'est-à-dire, plus réellement, du côté du Pays de Nulle part, à la source de folklores imaginaires.
Renaldo & the Loaf, c'est l'enfance de la musique et la musique de l'enfance, tellement surprenante de prime abord, qu'elle fait dire à certains qu'elle est "insupportable". Au tribunal des réprouvés, votre lièvre précieux entend affirmer avec véhémence le contraire, patte levée vers ces tristes auditeurs qui accusent Renaldo & the Loaf de cultiver l'extravagance pour l'extravagance - et de s’irriter généralement du suremploi de leurs procédés sonores (delay, overdubbing, tape effects, prepared guitars…) Affaire de goûts et de couleurs, dont on aurait peine à discuter… Soit on aime (à la folie, bien sûr) soit on n'aime pas (et c'est irrémédiable). Quoi qu’il en soit de ce système d’expérimentations qui définit l'essence même de la musique de RATL, force est de constater que celle-ci demeure d’une étonnante fraîcheur, trente ans après sa naissance.

Résumé de l'histoire :
Fans de Tyrannosaurus Rex, du barde Ivor Cutler, de groupes de rock dit "progessif" comme King Crimson ou "krautrock" comme Can, Brian Poole (étudiant en architecture) et Dave Janssen (étudiant en zoologie) nouent leur collaboration au début des 70's, mais commencent réellement à trouver leur "langage" vers la fin de cette décennie (la cassette "Struvé and Sneff" date de 1979), en pleine effervescence du punk rock - ce qui n'est pas anodin. Si le punk rock procède à une purge radicale des 60’s, il ouvre la voie à l'expérimentation, particulièrement intense en milieu des années 70 et début des 80.

Renaldo and the Loaf naît sous cette appellation en 1979, avant d'être signé par Ralph Records en 1981 (Brian Poole ayant réussi, au cours d’un voyage à San Francisco, à éveiller la curiosité puis susciter l'intérêt d'un des membres des "Residents", ce groupe mystérieux dont nous aurons forcément à reparler, autour duquel gravitent des formations et personnalités les plus diversement audacieuses de la période : Snakefinger, Fred Frith, Art Bears, Yello, Tuxedomoon, Negativland, Clubfoot Orchestra, Cabaret Voltaire, Einsturzende Neubaten...). Suivront en 1983 l'excellent album "Title in Limbo" en association avec The Residents, "Arabic Yodelling" puis la reprise de "Struvé and Sneff" en 1984. Le dernier album, "The elbow is taboo" (1987, Some Bizarre) prendra deux années de gestation, de 1984 à 1986, l'acquisition d'un nouveau matériel se révélant plutôt une entrave à l'évolution de leur musique si particulière, née d'une fragile alchimie. Brian et Dave enregistrent en 1987 leur dernier titre ensemble, "Haul on the bowline", chant traditionnel de marins anglais, pour l’album « Potatoes » (Ralph records). That’s all, folks !

Manifestement, ces chants inauguraux "pour larves trépidantes" représentent l'une des tentatives d'émancipation les plus joyeuses et captivantes de la musique pop-rock. Bref, au-delà de toute définition, considérons-le comme un classique de la musique non sérieuse, support idéal pour les lapins bondissants et autres créatures carnavalesques. Truckmusic for the tricksters !





Brian & Dave

dimanche 3 octobre 2010

La lune : voyages et spéculations V [1813-1864]


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George Fowler (?)
A flight to the moon, or the vision of Randalthus, 1813
Randalthus, tandis qu’il fait l’éloge de la lune, voit apparaître un beau personnage féminin qui lui offre l’opportunité de la visiter. Il est en quelque sorte aspiré jusqu’à destination. La lune ressemble beaucoup à la Terre, peuplée d’êtres heureux, à la peau vermeille et aux cheveux couleur d’or et auncune difficulté ne s’opposant à la communication, Randalthus engage avec eux une longue conversation, d’un registre soutenu. Les Lunariens, bien qu’ayant une vie idyllique, sont moins avancés que les terriens en matière de connaissances scientifiques, et s’émerveillent beaucoup de celles de leur visiteur. Le milieu du livre contient une longue vision ou un rêve dans lequel un génie transporte Randalthus à travers des lieux aux paysages magnifiques ou emplis d’horreurs (cette partie a peut-être été un élément séparé, rajouté au livre pour l’étoffer, puisqu’elle n’a que peu de rapport avec le reste du récit). La plus grande partie de la fin du livre est consacrée à une description assez détaillée de la Terre vue de la Lune, ajoutée à des considérations historiques sur ses différents pays.
 
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Wilhelm KüCHELBECKER (1797-1846)
Land of Acephals, 1824 (fragment)
Wilhelm Karlovitch Küchelbecker (ou Küchelbeker et Kioukhelbeker), était un poète et écrivain russe, ami de Pouchkine et un des activistes appelés "décembristes" qui voulaient pousser l'empereur à opérer des réformes radicales. Iouri Tynianov a mis en scène la figure donquichottesque de Küchelbecker dans un de ses romans historiques, Le disgracié. En ce qui concerne "Land of acephals", il s’agit d’un fragment de récit satirique, qui décrit bien le voyage d’un personnage vers la Lune, récit qui entre dans la catégorie des contre-utopies ou utopies négatives, mais que je n’ai pas réussi à me procurer pour en livrer des informations plus détaillées.

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Joseph ATTERLEY, pseudonyme de George TUCKER (1775-1861)
A voyage to the moon, with some account of the manners and customs, science and philosophy of the people of Morosofia and other Lunarians (nouvelle) 1827
Un vaisseau cubique, propulsé par un anti-gravitationnel nommé lunarium est employé pour envoyer un équipage sur la lune. Bien que considérée aujourd’hui comme relevant de la science-fiction, la nouvelle avait d’abord un but satirique.
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Edgar ALLAN POE (1809-1849)
L’aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall, nouvelle, 1835
Après avoir disparu depuis cinq ans, Hans Pfaal, réparateur de soufflets, redescend sur terre et se pose en ballon à Rotterdam. Il confie au maire une lettre expliquant son expédition. Il y raconte d’abord les conditions de fabrication de son ballon puis celle de son voyage, qui dura 19 jours. La lune est "criblée d’habitations lilliputiennes" et d’une "multitude de vilain petit peuple" dépourvu d’oreilles, ignorant les propriétés du langage, mais doué d’un "incompréhensible rapport qui unit chaque citoyen de la lune à un citoyen du globe terrestre". Edgar Poe s’attache surtout à l’aspect technique et scientifique de l’expédition, abrégeant sa description des habitants de la lune.

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Richard ADAMS LOCKE
Découverte dans la lune, faite au Cap de Bonne-Espérance (Moon-Hoax), 1835
Alors que la nouvelle de Poe paraît en juin dans le Southern Litterary Messenger, une série de six articles publiés le 25 août dans le New York Sun relataient la découverte supposée de la vie sur la lune, faussement attribuée à Sir John Herschel, célèbre astronome de l’époque. Quelques-uns des journaux de New York copièrent "Hans Pfaall" et le collationnèrent avec ce canular, dans le dessein d’établir que l’auteur de l’un et l’auteur de l’autre n’étaient qu’une seule et même personne. Poe s’offense de cette parenté imposée et juge nécessaire de se défendre de plagiat et se démarquer de Richard Adams Locke. En 2009, « Black Cat Press » réédite néanmoins les deux textes conjointement…

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Louis DESNOYERS 
Les aventures de Robert-Robert et de son fidèle compagnon Toussaint-Lavenette, 1839
Roman précoce de la littérature enfantine, cette "juvénile Odyssée" est l’œuvre d'un fervent républicain, créateur en 1838 de la Société des Gens de Lettres, rédacteur en chef de La Caricature, du Corsaire, fondateur du Charivari et collaborateur de différents journaux.
"Les dimensions critique et réformatrice qui caractérisent son parcours, sa quête de mesures propres à développer la solidarité au sein du corps social et entre les peuples s’illustrent dans le périple de Robert-Robert à l’île Bourbon et dans la longue digression qui l’entrecoupe et relate un voyage dans la Lune."
Françoise Sylvos, Université de la Réunion (in Dérives et Déviances, Corinne Duboin, éditions L’Harmattan, 2005)

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Napoléon AUBIN (1812-1890)
Mon voyage à la lune, 1839
Feuilleton en 6 épisodes demeuré inachevé qui paraît dans le Fantasque (journal fondé par l’auteur). Napoléon Aubin s’inspire librement de Cyrano de Bergerac et de Voltaire et adopte un ton satirique et sarcastique. L’auteur s’y met en scène : "Voilà longtemps que j’aurais voulu vous entretenir de l’événement miraculeux dont je fus le héros". Le voyage à la Lune qu’il fait au moyen d’un cheval nommé Griffon passe pour "le premier récit de science-fiction" canadien (l’auteur est québécois d’origine suisse). Leur ascension se termine par une dégringolade sur "un immense globe lumineux", la Lune, habitée par de "petits bonshommes verts", comme le veut la légende. À la vérité, ce cadre narratif sert de prétexte : Aubin en use pour critiquer à son aise ses contemporains, qui se comportent comme des "lunatiques", et qu’il caricature en les observant par la lorgnette de la Lune, comme le fait Voltaire de la planète Sirius.
Extraits de La vie littéraire au Québec, vol. 2, par Maurice Lemire et Aurélien Boivin)

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Alexandre DUMAS (1802-1870)
Un voyage à la lune (Contes pour les grands et petits enfants), 1857
Mocquet, garde du général, est "cauchemardé" par une vieille femme, la mère Durand, et raconte comment il s’est retrouvé sur la lune, à la suite d’un de ses transports nocturnes dont il n’arrive plus à démêler la part de rêve et de réalité. À la suite d’une fête bien arrosée, Mocquet tombe dans l’Ourcq et n’arrive pas à rejoindre la rive. Il continue sa dérive dans la Marne puis dans la Seine, gagne la mer jusqu’à une île où il est menacé d’enlisement. Un aigle géant survient et l’emporte jusqu’à la lune, mais l’aigle le laisse là, accroché à un bâton. Un homme supposé être le gardien de la Lune, qui le traite de "fainéant", en vient à couper le bâton qui retient Mocquet avec une hache. Le personnage revient sur terre sur le dos d’un jars rencontré au cours de sa chute.

< 36
Stephen HOWARD  et Carl GEISTER (pseudonymes)
The History of a Voyage to the Moon, with an Account of the Adventurers' Subsequent Discoveries (an exhumed narrative, supposed to have been ejected from a lunar volcano), 1864
Un curé nommé Chrysostom Trueman nous explique en préface la découverte du manuscrit dont il a assuré l’édition. Au cours d’une promenade dans son jardin, son attention est attirée par une boîte de métal portant la mention gravée "From the moon". Cette boîte, reliée par une chaîne, le conduit à un trou formé par la chute d’une sphère en pierre, au bout de laquelle se trouve une seconde sphère maintenue par des cercles de métal. A l’intérieur de cette sphère se trouvent un épais manuscrit ainsi que quatre lettres écrites en anglais, allemand, français et espagnol. Il s’agit du journal d’un voyage lunaire, effectué par deux européens qui, ne pouvant regagner la Terre, ont propulsé l’objet au moyen d’un volcan lunaire. Le manuscrit se divise en deux parties : "The voyage" retrace les préparatifs, depuis la construction d’un impressionnant bâtiment nommé "Terrinsula" servant de base de lancement, situé dans les Montagnes Rocheuses, et la fabrication de leur vaisseau spatial, le "Lunaviot", qui s’élève finalement avec succès dans les airs par les lois d’une force anti-gravitationnelle (attractive repulsion). La deuxième partie, "Ideal life", témoigne de la rencontre des voyageurs avec les habitants de la Lune et de leurs représentants. Les conditions de vie sur la Lune semblent établies sur un modèle utopique.

à suivre...